Politique
Côte d’Ivoire / Charles Blé Goudé : « Je marche la tête haute et j’ai les mains propres»
Publié
Il y a 7 ansactivé
Par
Landry Yao
Côte d’Ivoire / Charles Blé Goudé :
« Je marche la tête haute et j’ai les mains propres»
Cinq mois après son acquittement, l’ancien leader des jeunes patriotes prépare son retour.
Depuis la Haye, il raconte la prison ses relations avec Laurent GBAGBO ou Guillaume SORO, et ses nouvelles ambitions politiques.
Propos recueillis par Anna Sylvestre-treiner, envoyé à la Haye
Charles Blé Goudé n’aime plus mettre le nez dehors. L’ancien leader ivoirien qui électrisait les meetings, le charismatique « général de la rue » qui mobilisait les jeunes évite la foule désormais. Six ans d‘enfermement, cela laisse des traces. Depuis son acquittement de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale (CPI) en janvier dernier, l’ex-ministre de la jeunesse et compagnon d’infortune de Laurent Gbagbo savoure sa victoire mais n’a toujours pas réussit à quitter les pays bas.
A quelques kilomètres seulement de la prison de SCHEVENINGEN, il vit dans la chambre d’un hôtel huppé et impersonnel, encadré par des agents de sécurité. Pas vraiment emprisonné, pas vraiment libre non plus, il lit, regarde des séries, se délecte des derniers titres de Zouglou et contemple un horizon souvent houché.
En attendant un éventuel appel du procureur, les juges de la CPI ne lui ont accordé qu’une sortie sous condition. Charles Blé GOUDE a interdiction d’évoquer son dossier. Pas un mot donc, donc, sur la crise postélectorale de 2010-2011, pas un mot sur son rôle précis dans une décennie de violences. Tout juste suggère-t-il qu’il a des « regrets » après des déclarations qui ont « traumatisé ».
Désormais blanchi, il ne veut plus entendre parler des jeunes patriotes et tente de se refaire une image et un nom. Costume bleu foncé, cravate ajustée, faconde intacte et regard perçant, à 47 ans, il promet qu’il faudra de nouveau compter avec lui. Lui qui rêve d’un avenir d’homme d’Etat n’a rien perdu de ses vieux réflexes : il change régulièrement de puce téléphonique, comme au temps de la clandestinité.
Ni tout à fait le même ni tout à fait un autre.
Jeune Afrique : lorsque le juge de la Cpi a annoncé que vous étiez acquitté, le 15 janvier dernier vous êtes resté stoïque. A quoi pensez-vous ?
Charles Blé Goudé : je me suis souvenu de tous ceux qui disaient qu’aller à la CPI était un voyage sans retour. Moi, j’ai toujours eu confiance en la justice et, à cet instant, j’ai pensé que j’avais eu raison.
Pendant les cinq années que vous avez passées à Scheveningen, avez-vous eu des moments de désespoir ?
Je n’ai jamais eu peur car les faits parlaient pour moi. Mais je savais qu’il faudrait du temps pour que la vérité éclate. J’étais heureux que cela arrive enfin. Pour mes enfants, à je ne léguerai pas un nom ensanglanté. Pour mes partisans et pour la cote d’ivoire, qui savent désormais que leur fils n’est pas un criminel international. Je marche la tête haute et j’ai les mains propres.
Si tout ce qui vous était reproché était faux, comment expliquez-vous avoir été poursuivi pour crime contre l’humanité ?
C’est une question que j’ai toujours refusé de me poser, sinon j’aurais perdu le moral. C’était ma tournée.
Avez-vous des rancœurs ?
J’ai tout fait pour qu’on ne puisse pas se servir de la prison pour m’abattre moralement. J’en sors sans rancune et sans haine. Malheureusement, la plupart des grands hommes ont été dans un premier temps rejetés par leur époque, c’est avec le temps qu’ils ont été compris.
Comment occupiez-vous vos journées ?
La prison n’est pas un lieu de villégiature ! Moi, je n’y étais pas heureux. Mais pour paraphraser Nelson Mandela, la prison n’est pas seulement un lieu d’enfermement, c’est aussi un lieu d‘enseignement. Pendant toutes ces années, tenté de faire en sorte que ce ne soit pas du temps perdu mais du temps gagné. Plutôt que m’apitoyer sur mon sort, j’en ai profité pour lire et me cultiver
Que lisiez-vous ?
La Bible. Je crains l’être suprême. J’ai lu aussi quelques essais politiques, et surtout mon dossier. Car le premier avocat de Charles Blé Goudé, c’était Charles Blé Goudé. Je veux être l’acteur principal de ma vie. Je suis comme les fleuves, j’aime faire mon propre lit.
Quelles étaient vos relations avec les autres prisonniers de la CPI ?
Derrière les barreaux, j’étais coiffeur, j’étais cuisinier. La prison m’appris deux choses : la patience et la solidarité. Laurent GBAGBO, Jean-Pierre Bemba, Bosco Ntaganda, Dominic Ogwen… Nous sommes une famille maintenant, nos liens sont sacrés. Pendant cinq ans, on a tout partagé, on mangeait et on jouait au ballon ensemble.
Vous jouiez à quel poste ?
J’ai toujours été attaquant !
Depuis votre libération, quelles sont vos relations avec l’ancien président Laurent GBAGBO ?
C’est mon papa. Ces années de prison nous ont encore rapprochés. Nous avions déjà traversé beaucoup d’épreuves ensemble. En 2000, il faisait face à Robert Guéi je l’avais rejoint. En 2002, nous étions confrontés à une rébellion armée : j’étais à ses côtés. Et finalement à la CPI, dans ce trou sans fond, j’étais là. C’est cela, ma loyauté. Ce qui me lie à lui, c’est une cause, ce sont des valeurs, c’est un combat.
Estimez-vous être son héritier politique ?
Non, je veux être maitre de mon histoire. Laurent GBAGBO n’a été l’héritier de personne et je veux lui ressembler. C’est un homme qui, comme moi, est encore dans les liens de la détention alors qu’il a sacrifié sa vie pour la Côte d’Ivoire. Nous lui devons beaucoup, à commencer par la démocratie.
Et lui, souhaite-t-il que vous soyez son dauphin ?
Ceux qui pensent que Laurent Gbagbo va désigner un dauphin ne le connaissent pas. Beaucoup pensent savoir qui il est : ils prennent un café avec lui, ils rient avec lui – le président est très chaleureux – et ils disent : « C’est mon ami. » Mais ils se trompent. Laurent GBAGBO aime ceux qui dessinent leur chemin, qui sont dans l’action, pas ceux qui prennent des routes déjà tracées.
Comment va-t-il ?
Je sais qu’il est en Belgique et qu’il va bien. Très bien même.
Vous appelle-t-il ?
On se parle quand c’est nécessaire. Pour le moment, ça ne l’est pas. Nous avons eu tout le temps de nous parler en prison. Maintenant, il a besoin de se reposer et de se reposer et de se refaire une santé.
Quelles sont ses ambitions politiques ?
Il faut les lui demander. Sachez en tout cas que Laurent Gbagbo sait ce qu’il veut, ce qui est bon pour son pays et pour lui-même.
Son retour ne risque-t-il pas de créer des troubles ? C’est ce que certains craignent…
Je crois au contraire que Laurent Gbagbo peut encore apporter beaucoup à la Côte d’Ivoire.
Vous étiez considéré comme l’un des plus durs de son régime. Comprenez-vous ce que l’on vous reprochait ? Les discours violents, les slogans haineux ?
On ne eut jamais faire l’unanimité. Pour les uns, vous êtes un héros, pour les autres, vous êtes le diable. J’estime avoir fait ce qui est bon pour mon pays. Il y avait une incompréhension entre différents clans, c’est ce qui nous a menés à la guerre. Aujourd’hui, je tends la main à ceux qui ne m’ont pas compris hier.
Les discours contre les étrangers, et en particuliers les français, les regrettez-vous ?
J’attends toujours qu’on me montre les discours dans lesquels je suis anti-français et j’aurais demandé qu’on les chasse. Tout ça c’est de la propagande.
La prison vous a-t-elle changé ?
Elle change tous les hommes. Et puis j’ai pris de l’âge.
Vous vous êtes assagi ?
Non, je ne suis pas plus jeune, mais je n’ai pas dit que j’étais sage.
En août votre parti, le congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (cojep) tiendra son congrès. Espérez-vous être de retour d’ici là ?
Le cojep aura 18 ans, c’est l’âge de la maturité. En août, nous allons évaluer notre parcours et dire qu’il faudra à nouveau compter avec Charles Blé Goude. N’oubliez pas qu’avant notre acquittement tout le monde nous vouais aux gémonies, Laurent Gbagbo et moi. Faites attention, en politique, on ne sait jamais ce qui eut se passer.
Referez-vous de la politique à votre retour en côte d’ivoire ?
On ne prend pas sa retraite à 47 ans tant que vous n’avez pas assisté aux obsèques d’un homme politique, ne le déclarez pas jamais fini.
Vous a-t-on enterré trop tôt ?
Beaucoup ont tenté de le faire. Mais je finirai par rentrer chez moi et je prendrai ma part. Je suis patient.
Pour faire de la politique, il faut de l’argent. Des câbles diplomatiques révélés par wikileaks disaient que vous étiez un « businessman prospère », propriétaire de bars, de stations-service.
Est-ce encore le cas ?
Ce ne sont que des mensonges ! Fouillez dans toutes les banques, vous ne trouverez rien ! Pendant la crise on m’a même annoncé que l’on gelait mes comptes à l’étranger, mais ils ont fini par lever ces sanctions car ces comptes n’ont jamais existé.
Rêvez-vous la présidence ?
Un jour j’aimerais diriger mon pays. Mais j’ai tout mon temps. Je sais que la Côte d’Ivoire m’attends.
Souhaitez-vous être candidat en 2020 ?
Ne réduisez pas la vie de la Côte d’Ivoire aux aiguilles d‘une montre que la Côte d’Ivoire … 2020, 2025 cela n’a pas d’importance.
Pendant la crise, vous aviez donné rendez-vous à Guillaume SORO pour la présidentielle 2015…
Laissez-moi d’abord sortir de la situation dans laquelle je suis.
Guillaume Soro est une vieille connaissance. Avant qu’il soit le chef de la rébellion que vous avez combattue, vous avez dirigé la Fesci (fédération estudiantine et scolaire de Côte d’ivoire) avec lui…
Nous étions à l’école ensemble et nous avons également milité côte à côte à la Fesci. C’est un passé que je ne renie pas. J’ai été son secrétaire national. Pendant deux ans et demi, lorsqu’il se déplaçait, je devais assurer sa sécurité. Ce n’est pas rien. Cela crée des liens sacrés. Je vais vous étonner : savez-vous qui m’a surnommé le « génie du kpô » ? C’est Guillaume Soro ! Puis nos routes ont divergé.
Pourraient-elle se recroiser ?
Celles d’Henri Konan Bédié et d’Alassane Ouattara ont bien fini par se recroiser, non ? Ils étaient pourtant de farouches adversaires.
Guillaume Soro vous a-t-il joint depuis votre libération ?
Je l’ai eu au téléphone il m’a félicité. Il m’a dit qu’il était très content que je sois libéré.
Recevez-vous d’autres appels ?…De Hamed Bakayoko par exemple ?
Non mais s’il m’appelle je serai heureux de lui parler. Je n’ai aucune animosité envers lui.
Soro, Bakayoko, Blé goudé… c’est la nouvelle génération de politique ivoirienne ?
C’est une évidence ! Le temps viendra ou nous arriverons aux responsabilités.
Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié semblent se rapprocher. Est-ce une bonne chose ? Vous avez passé votre vie à combattre Bédié … sous sa présidence, vous êtes allé huit fois en prison.
Il ne faut pas aller trop vite en besogne. Des personnalités politiques qui hier, ne se comprenaient pas se sont rencontrées. Je m’en réjouis, mais il y a des alliances naturelles et d’autres qui sont contre-nature. Cela dit, je tends la main à tout le monde. Même à Alassane Ouattara.
Le chef de l’Etat n’exclut pas d’être candidat au troisième mandat. Il en a le droit depuis l’adoption de la nouvelle constitution, en 2016 qu’en pensez-vous ?
Le problème, ce n’est pas seulement de savoir ce qui est permis ou ce qui ne l’est pas. C’est une question d’éthique.
Craignez-vous de nouvelles tensions à l’approche du scrutin ?
Il faut que nous tirions les leçons de notre histoire. Nos jeunes n’ont jamais assisté à une passation de pouvoir pacifique : Bédié est parti lors d’un coup d’état, Guéi a été chassé par la rue, Gbagbo a été bombardé par la France. Je ne souhaite plus cela à mon pays. Arrêtons de réduire son avenir à nos ambitions personnelles. L’histoire ne nous le pardonnera pas. Je propose que l’on tienne un forum pour que Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié s’asseyent autour d’une table et discutent. Il y a des signaux inquiétants. Pour un rien, cela s’embrase : les municipales, les législatives, il y a eu des morts, les régionales … où est le problème ? Pendant des années, on disait que c’était Gbagbo et Blé Goudé. Mais lors des dernières élections nous étions en prison. Donc ce n’est pas nous.
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Education
[NOTRE SÉRIE : ELLES ONT RÉSISTÉ] Épisode 2 — Sarraounia Mangou La reine-prêtresse qui barra la route à la colonne Voulet-Chanoine
Publié
Il y a 1 moisactivé
20 septembre 2026Par
Herve Christ
Lougou, 1899.
Une colonne armée avance à travers l’actuel Niger.
À sa tête, deux officiers français : Paul Voulet et Julien Chanoine.
Leur objectif est de rejoindre le lac Tchad et de participer à la jonction des possessions françaises d’Afrique occidentale et d’Afrique centrale.
Mais leur marche laisse derrière elle des villages attaqués, des populations tuées et une réputation de terreur.
Puis la colonne arrive aux portes d’un territoire qui refuse de s’effacer devant elle.
Lougou.
Ici, le pouvoir spirituel porte depuis des générations un titre : Saraounia.
Et celle qui l’incarne alors s’appelle Mangou.
Elle aurait pu abandonner son territoire.
Elle choisit de résister.
Avant Mangou, il y avait les Saraounia
Pour comprendre Sarraounia Mangou, il faut d’abord entrer dans l’histoire de Lougou telle qu’elle est transmise par les populations de l’Arewa.
Car Sarraounia n’est pas simplement un prénom. C’est un titre.
La tradition de Lougou raconte une très ancienne lignée de souveraines. Selon cette mémoire, la première Saraounia était la fille unique du roi de Daoura, l’un des anciens centres du monde haoussa. Écartée du trône par ses oncles paternels, elle quitta Daoura et, après plusieurs étapes, vint s’établir à Lougou.
De cette histoire naît une institution qui traversera les générations.
La tradition parle de quinze Saraounia ayant régné à Lougou. Parmi les noms transmis figurent Yarkasa, Dafada, Gouzouri, Lalma, Dafaya, Annaou…
Puis vient Mangou.
La Saraounia n’est pas seulement une autorité politique.
Elle est aussi reine-prêtresse et guide spirituelle de sa communauté. Cette articulation entre pouvoir féminin et pouvoir religieux constitue l’un des traits majeurs de la culture traditionnelle de l’Arewa.
Et au cœur de cette institution se trouve une pierre.
Tunguma, la pierre de vérité et de justice
Elle s’appelle Tunguma.
Selon la tradition, c’est cette pierre sacrée qui guida la première Saraounia depuis Daoura jusqu’à Lougou.
Elle est associée à la justice, à la vérité et à la vie spirituelle de la communauté.
Et elle n’appartient pas seulement au passé.
L’UNESCO relève que Tunguma continue d’occuper une place dans les pratiques traditionnelles de Lougou. Le site rassemble également les lieux de cultes azna, le cimetière des reines Saraounia et la demeure de la Saraounia.
La transmission du pouvoir elle-même est entourée d’un rituel remarquable.
À la mort d’une Saraounia, les femmes susceptibles de lui succéder sont réunies. Selon la tradition rapportée à l’UNESCO, le corps de la souveraine défunte participe rituellement à la désignation de sa successeure ainsi qu’à celle de l’emplacement de sa propre tombe.
C’est donc à la tête d’une institution politique, religieuse et culturelle profondément enracinée que se trouve Mangou lorsque survient, en 1899, la colonne française.
1899 : la colonne arrive
Voulet et Chanoine ne commandent pas uniquement quelques officiers européens.
Comme beaucoup de forces de conquête coloniale, leur colonne comprend également de nombreux soldats africains recrutés dans des territoires déjà placés sous domination française. Elle possède surtout un avantage déterminant face aux combattants de Lougou : des armes à feu et un canon.
Face à eux, les guerriers appelés à défendre Lougou disposent notamment d’arcs et de flèches.
Le rapport de forces paraît écrasant.
Mais Mangou refuse de se soumettre.
La mémoire de l’Arewa conserve ainsi le souvenir des combattants rassemblés par la Saraounia pour défendre Lougou contre la progression de la colonne.
La bataille commence.
Lougou brûle
Les combattants de Lougou affrontent la colonne.
Ils ne disposent ni de son artillerie ni de sa puissance de feu.
Le combat est inégal.
Les armes françaises finissent par ouvrir la voie.
Lougou est incendié.
Sa population est dispersée.
Mais la prise du village n’efface pas ce qui vient de se produire : une autorité africaine a refusé le passage et opposé une résistance armée à l’avancée coloniale.
Plus d’un siècle plus tard, le lieu de cette confrontation existe toujours.
L’UNESCO identifie à Lougou le site de la bataille contre la colonne Voulet-Chanoine et indique que le terrain conserve des ossements humains ainsi que des emplacements marqués par des pierres.
Le paysage est devenu archive.
Mais à Lougou, l’histoire ne s’est pas seulement conservée dans le sol.
Elle s’est conservée dans la parole.
Quand la parole devient mémoire
Pendant des générations, l’histoire de Sarraounia Mangou a été racontée.
Dans les familles.
Dans les récits.
Dans les chants.
Dans la mémoire de l’Arewa.
C’est une dimension fondamentale de son histoire.
Car dans de nombreuses sociétés africaines, la transmission du passé n’a jamais reposé exclusivement sur l’écriture. La parole, les récits généalogiques, les chants, les cérémonies et les lieux sacrés participent eux aussi à la conservation de la mémoire collective.
Sarraounia est ainsi devenue une héroïne majeure de la littérature orale nigérienne, liée aux récits fondateurs de Lougou. Sa mémoire a ensuite circulé dans l’école, la radio, la télévision, les chants et les représentations culturelles.
Ainsi, bien avant que son histoire ne devienne un roman ou un film, Lougou se souvenait déjà de sa Saraounia.
Puis vint Abdoulaye Mamani
En 1980, l’écrivain nigérien Abdoulaye Mamani publie Sarraounia.
Il ne part pas de rien.
Son œuvre puise notamment dans les récits oraux de la région de Lougou, auxquels viennent s’ajouter des matériaux écrits et une démarche littéraire et politique propre à l’auteur.
Mangou quitte alors davantage encore la mémoire locale pour entrer dans l’imaginaire panafricain.
Puis vient le cinéma.
En 1986, le réalisateur mauritanien Med Hondo adapte le roman.
À l’écran, Sarraounia devient cette reine africaine qui refuse de courber l’échine devant la conquête.
Le récit voyage.
Du Niger à l’Afrique.
De l’Afrique au monde.
Mais son point de départ reste le même :
Lougou.
Ils avaient le canon. Lougou avait sa mémoire.
Militairement, la colonne française poursuit sa route.
Mais l’histoire réserve un étrange retournement à ses chefs.
La mission Voulet-Chanoine devient bientôt un scandale jusque dans l’appareil colonial français en raison des violences commises pendant son parcours.
Une mission est envoyée pour reprendre le contrôle de la colonne.
Voulet refuse d’obéir.
La confrontation éclate.
Et quelques semaines après avoir traversé Lougou, Voulet et Chanoine meurent à leur tour, victimes de la désagrégation de leur propre expédition.
La colonne poursuit son chemin sous un autre commandement.
Sarraounia, elle, entre dans la mémoire.
Plus d’un siècle après, Lougou n’a pas oublié
Il existe aujourd’hui quelque chose de particulièrement puissant dans cette histoire.
On peut encore se rendre à Lougou.
On y trouve Tunguma.
Le cimetière des Saraounia.
Les lieux de culte azna.
Le champ de bataille de 1899.
Et l’institution de la Saraounia a traversé les générations.
En 2005, les femmes de l’Arewa se sont même mobilisées autour de Lougou pour défendre ce patrimoine. Quelques années auparavant, des femmes avaient entrepris une marche de 333 kilomètres de Lougou à Niamey afin d’alerter sur la sauvegarde du site et de manifester leur volonté de préserver cet héritage.
La résistance de Mangou n’appartient donc pas seulement à 1899.
Elle est devenue une mémoire transmise.
Une référence.
Un symbole.
Pourquoi raconter Sarraounia Mangou aujourd’hui ?
Parce que son histoire nous oblige à regarder la conquête coloniale autrement.
Les puissances européennes n’avançaient pas dans des territoires sans histoire, sans organisation politique, sans spiritualité et sans conception de la souveraineté.
À Lougou existait une institution ancienne.
Une autorité.
Une mémoire.
Une culture.
Et cette autorité était incarnée par une femme.
Sarraounia Mangou.
Face au canon, elle opposa la résistance de son peuple.
Face à l’incendie de Lougou, les générations suivantes opposèrent la mémoire.
Face au temps, la tradition orale conserva son nom.
C’est peut-être là sa plus grande victoire.
Plus d’un siècle après le passage de Voulet et Chanoine, nous prononçons encore le nom de la femme qui leur barra la route.
Sarraounia Mangou.
Parce qu’elle a résisté.
Notre série : ELLES ONT RÉSISTÉ
Une héroïne. Une histoire. Chaque semaine.
Leadernewsci — Informer pour former
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Citoyenneté
[Notre Série] Elles ont résisté – Épisode 1: Ndaté Yalla Mbodj, la reine qui refusa de céder le Waalo
Publié
Il y a 1 moisactivé
13 septembre 2026Par
Herve Christ
Sénégal, février 1855.
Depuis Saint-Louis, une colonne militaire française se met en marche vers le royaume du Waalo.
À sa tête : Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal.
Son objectif dépasse désormais le commerce. La France veut imposer son autorité sur ce territoire stratégique situé autour du bas fleuve Sénégal.
Mais sur sa route se trouve une souveraine qui, depuis plusieurs années, refuse de reconnaître aux Français le droit de décider à sa place.
Son nom est Ndaté Yalla Mbodj.
Elle sait que l’adversaire dispose d’une puissance militaire supérieure.
Elle sait aussi ce qu’une défaite peut signifier.
Pourtant, elle refuse de céder.
Car derrière cette confrontation se pose une question d’une étonnante modernité :
Qui a le droit de décider de ce qui se passe sur une terre : ceux qui y règnent ou une puissance étrangère qui estime y avoir des intérêts ?
Avant la colonie, il y avait un royaume
Pour comprendre Ndaté Yalla, il faut d’abord oublier un instant les cartes coloniales qui ont façonné notre représentation de l’Afrique.
Le Sénégal tel que nous le connaissons aujourd’hui n’existe pas encore.
Dans cette partie de l’Afrique de l’Ouest coexistent plusieurs États et royaumes, parmi lesquels le Cayor, le Djolof, le Fouta et le Waalo.
Le Waalo occupe une position particulièrement stratégique : il contrôle une partie de la région située autour du fleuve Sénégal, à proximité immédiate de Saint-Louis, où la France est implantée.
Cette proximité nourrit le commerce.
Mais progressivement, elle nourrit aussi les ambitions françaises.
Ndaté Yalla appartient à la dynastie dirigeante du Waalo. Après la mort de sa sœur aînée, Ndieumbeutt Mbodj, elle lui succède et est officiellement intronisée à Nder, capitale du royaume, en octobre 1846.
Elle porte le titre de Linguère.
Mais il ne faut pas imaginer une reine simplement cérémonielle.
Ndaté Yalla intervient dans les affaires politiques, territoriales et commerciales de son royaume.
Et les Français vont rapidement le découvrir.
1847 : l’affaire des bœufs
L’un des premiers affrontements documentés pourrait presque sembler banal.
Une affaire de bétail.
Des commerçants soninkés acheminent des bœufs vers Saint-Louis. Les autorités françaises contestent les prélèvements et droits imposés par le Waalo sur leur passage.
Pour les Français, il s’agit notamment de garantir la circulation commerciale vers Saint-Louis.
Pour Ndaté Yalla, le problème est tout autre.
Les marchandises traversent son royaume.
Elle considère donc que les règles applicables sur ce territoire relèvent de son autorité.
Le différend prend une telle importance que la reine répond directement au gouverneur français.
Dans une lettre du 18 juin 1847 conservée aux Archives nationales du Sénégal, elle rappelle en substance un principe simple : Saint-Louis relève du gouverneur français, les autres royaumes ont leurs souverains, et le Waalo possède lui aussi son autorité politique.
Ce n’est pas seulement une querelle commerciale.
C’est une affirmation de souveraineté.
« Cette terre m’appartient »
Les tensions ne disparaissent pas.
Au contraire.
Les Français cherchent à consolider leur présence autour du fleuve. Des terres deviennent à leur tour sources de conflit.
En 1851, Ndaté Yalla proteste notamment contre l’installation française sur des territoires qu’elle considère appartenir au Waalo.
Dans ses correspondances avec l’administration de Saint-Louis, elle revendique son autorité sur l’île de Boyo et conteste l’occupation de terres sans son consentement.
La logique de son argument est constante :
commercer avec le Waalo ne signifie pas gouverner le Waalo.
Pendant plusieurs années, elle utilise ainsi la diplomatie, les lettres, les pressions économiques et l’autorité politique pour tenter de contenir l’expansion française.
Mais en 1854, un homme arrive à la tête de l’administration française du Sénégal.
Louis Faidherbe.
Avec lui, la confrontation change de dimension.
1855 : la diplomatie cède la place aux armes
Faidherbe veut renforcer la domination française dans la région.
Le Waalo, situé aux portes de Saint-Louis et dirigé par une souveraine refusant les prétentions françaises, constitue un obstacle.
En février 1855, les forces françaises pénètrent dans le royaume.
La guerre est désormais ouverte.
Le 25 février, sur la plaine de Dioubouldou, les forces du Waalo et leurs alliés affrontent la colonne française.
L’écart technologique et militaire pèse lourd.
Les forces de Ndaté Yalla sont battues.
Les Français avancent ensuite jusqu’à Nder.
La capitale du Waalo est prise et incendiée, ainsi que plusieurs villages.
La conquête militaire vient de réaliser ce que plusieurs années de pressions politiques n’avaient pas obtenu.
Le Waalo perd son indépendance.
Une défaite militaire, pas une soumission
C’est ici que l’histoire de Ndaté Yalla prend toute sa force.
Elle n’a pas gagné la guerre.
Mais la résistance ne se mesure pas uniquement au résultat final d’une bataille.
Pendant près d’une décennie de règne, elle a contesté l’idée selon laquelle la présence commerciale française donnait à la France un droit politique sur son territoire.
Elle a négocié.
Elle a protesté.
Elle a revendiqué ses frontières.
Elle a défendu ses prérogatives.
Et lorsque la confrontation militaire est devenue inévitable, elle a résisté.
Après la défaite, Ndaté Yalla quitte le Waalo et trouve refuge au Cayor.
Elle meurt en 1860.
Mais l’histoire ne s’arrête pas complètement avec elle.
Son fils, Sidya Ndaté Yalla Diop, deviendra à son tour une figure de la résistance à la domination française.
Pourquoi raconter Ndaté Yalla aujourd’hui ?
Parce que son histoire bouscule une représentation encore tenace de la colonisation africaine.
Celle d’une Afrique qui aurait simplement été découverte, administrée puis colonisée par des puissances européennes.
Lorsque les Français avancent vers le Waalo, ils ne pénètrent pas dans un vide politique.
Ils entrent dans un royaume.
Ce royaume possède ses institutions, ses règles, ses autorités et ses intérêts.
Et à sa tête se trouve une femme capable d’écrire au représentant d’une puissance européenne pour lui rappeler une chose fondamentale :
vous avez votre territoire ; nous avons le nôtre.
Ndaté Yalla n’était pas seulement une femme courageuse opposée à une armée étrangère.
Elle était une souveraine défendant la souveraineté de son État.
Elle fut vaincue militairement.
Mais près de deux siècles plus tard, son combat nous rappelle que la conquête coloniale de l’Afrique ne fut ni naturelle, ni consentie, ni accomplie sans résistance.
Et c’est peut-être cela que l’Histoire a trop souvent laissé dans l’ombre.
« Héroïnes africaines de la résistance est une série consacrée aux femmes d’Afrique et de sa diaspora dont les combats contre l’esclavage, la traite et la domination coloniale ont été oubliés, minimisés ou insuffisamment racontés. »
Une héroïne. Une histoire. Chaque semaine.
Leadernewsci, informer pour former
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Internationale
ZOA: Média panafricain ou paris-africain?
Publié
Il y a 1 anactivé
7 octobre 2025Par
Herve Christ
La France ne se lasse jamais de vouloir parler au nom de l’Afrique. Après avoir perdu du terrain politique et diplomatique, et face au rejet croissant de ses médias traditionnels comme RFI et France 24, voici qu’elle revient avec un nouvel outil de communication : ZOA, un média qu’elle ose qualifier de « panafricain, par et pour les jeunes Africains ».
Cette initiative, loin d’être anodine, révèle trois réalités : l’illégitimité, la condescendance et les incohérences de la démarche française.
Une appropriation illégitime du panafricanisme
Le terme panafricain n’est pas une étiquette marketing. C’est un combat, une idéologie née dans la douleur des luttes contre l’esclavage, la colonisation et le néocolonialisme. Il a porté les voix de Nkrumah, Sankara, Lumumba, Kadhafi et de tant d’autres figures qui ont rêvé d’une Afrique unie et souveraine.
Que la France, ancienne puissance coloniale, ose aujourd’hui brandir ce mot pour vendre son projet ZOA est une provocation historique. Car n’est-ce pas cette même France qui, en 2011, a été l’un des acteurs majeurs de la chute et de l’assassinat de Mouammar Kadhafi, dont les ambitions panafricaines effrayaient l’Occident ?
Comment peut-elle, après avoir contribué à détruire l’un des projets d’unité africaine les plus concrets de notre époque, prétendre aujourd’hui défendre un média « panafricain » ?
La condescendance éternelle
ZOA illustre une fois de plus le réflexe paternaliste français : dicter à l’Afrique ce qu’elle doit penser, comment elle doit s’informer et à travers quels canaux elle doit s’exprimer.
Présenter ZOA comme un média « par les jeunes Africains » quand il est financé et piloté en arrière-plan par l’État français est une insulte à l’intelligence de cette jeunesse africaine qui réclame avant tout autonomie et souveraineté.
Cette démarche trahit une profonde condescendance : celle d’un pays qui se croit encore indispensable à l’Afrique, alors même que les peuples africains réclament haut et fort de parler pour eux-mêmes.
Une stratégie désespérée face à la perte de crédibilité
En réalité, ZOA n’est qu’un pansement sur une hémorragie. Face au discrédit total de France 24 et RFI, accusés d’être des relais de propagande française et bannis dans plusieurs pays africains, Paris tente une opération de camouflage.
Changer le nom, cibler les jeunes et jouer la carte du numérique n’effacera pas la vérité : il s’agit toujours d’un instrument d’influence, d’un prolongement de la diplomatie française.
ZOA ne cherche pas à renforcer le panafricanisme, mais à le vider de son sens, à en proposer une version édulcorée et inoffensive pour neutraliser le véritable mouvement panafricaniste qui gagne du terrain partout sur le continent.
Un sabotage maquillé en innovation
ZOA n’est pas un média panafricain. C’est une tentative de sabotage idéologique, une manœuvre désespérée pour détourner la jeunesse africaine de ses vraies luttes.
Le panafricanisme ne se décrète pas depuis Paris. Il ne se construit pas avec l’argent ni les intentions d’un État qui a toujours défendu ses intérêts au détriment de l’Afrique.
La jeunesse africaine n’a pas besoin de ZOA. Elle a besoin de ses propres voix, ses propres plateformes et sa propre narration, indépendante de toute tutelle coloniale ou néocoloniale.
En un mot, ZOA n’est pas la voix des Africains, c’est l écho d’une françafrique agonisante qui refuse de mourir.
Herve Christ
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