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[DECRYPTAGE] APE CÔTE D’IVOIRE–UE : Marché de dupes ou levier d’industrialisation pour la Côte d’Ivoire?

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Le Conseil des ministres du 5 août 2026 a adopté l’ordonnance mettant en œuvre la quatrième phase du démantèlement tarifaire prévu par l’Accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne.

Dix ans après l’entrée en application provisoire de l’Accord de partenariat économique (APE) entre la Côte d’Ivoire et l’Union européenne, une nouvelle étape du démantèlement tarifaire est engagée en août 2026.

Progressivement, la Côte d’Ivoire supprime ses droits de douane sur une part croissante des produits originaires de l’Union européenne.

En contrepartie, les produits ivoiriens respectant les règles d’origine bénéficient d’un accès préférentiel au marché européen.

Sur le papier, l’équation semble gagnante : ouvrir davantage les deux marchés pour stimuler les échanges, attirer les investissements et favoriser le développement des exportations ivoiriennes.

Mais après près de dix ans d’application, il devient possible de confronter cette promesse à la réalité.

L’APE constitue-t-il réellement un levier d’industrialisation, permettant à la Côte d’Ivoire de transformer davantage ses matières premières et de vendre ses produits transformés en Europe ?

Ou risque-t-il de devenir un marché de dupes, dans lequel la Côte d’Ivoire continuerait principalement de fournir des matières premières et produits peu transformés tout en ouvrant progressivement son marché aux productions européennes à plus forte valeur ajoutée ?

2025 : un commerce apparemment très favorable à la Côte d’Ivoire

En 2025, l’Union européenne a importé environ 11,92 milliards de dollars de marchandises provenant de Côte d’Ivoire, contre environ 4,81 milliards de dollars de marchandises européennes vendues à la Côte d’Ivoire.

La balance commerciale affiche donc un excédent supérieur à 7 milliards de dollars en faveur de la Côte d’Ivoire.

Pris isolément, ce chiffre semble apporter une réponse immédiate : difficile de parler de « marché de dupes » lorsqu’un pays vend plus de deux fois ce qu’il achète à son partenaire.

Mais il faut regarder ce que nous vendons réellement à l’Europe.

Le cacao représente près de 9,3 milliards de dollars

Sur les 11,92 milliards de dollars de marchandises ivoiriennes achetées par l’UE en 2025, environ 9,27 milliards concernent le cacao et ses préparations.

C’est près de 78 % du total.

Or une précision fondamentale s’impose :

la fève de cacao bénéficiait déjà d’un droit de douane nul à son entrée dans l’Union européenne avant l’APE.

L’APE n’a donc pas créé cet avantage pour le cacao brut.

Il devient en revanche beaucoup plus intéressant lorsqu’il permet aux produits transformés en Côte d’Ivoire — pâte, beurre, poudre et autres préparations — d’accéder au marché européen dans des conditions préférentielles.

Et sur ce point, un progrès réel existe.

En 2016, les produits transformés représentaient environ 32 % des exportations ivoiriennes de cacao vers l’Union européenne. Aujourd’hui, cette proportion atteint environ 42 %.

C’est une avancée qu’il faut reconnaître et qui constitue précisément un argument en faveur de l’APE comme potentiel levier d’industrialisation.

Mais le cacao ne doit pas masquer la structure du reste de nos exportations.

Que reste-t-il lorsque nous retirons nos grandes matières premières ?

Retirons d’abord les 9,27 milliards $ de cacao et préparations des 11,92 milliards $ exportés vers l’Union européenne.

Il reste environ 2,65 milliards $.

Mais dans ces 2,65 milliards figurent encore principalement de grandes filières comme le caoutchouc, les fruits et noix, les huiles végétales, le café ou encore le bois, dont une partie est exportée brute ou après une première transformation.

Si nous neutralisons également ces grandes catégories pour observer ce qui reste du commerce ivoirien vers l’Europe, nous tombons à environ :

1,11 milliard de dollars.

Soit seulement 9,3 % de la valeur initiale des exportations ivoiriennes vers l’Union européenne.

Et même ces 9,3 % ne correspondent pas exclusivement à des produits finis : ils comprennent encore des hydrocarbures, produits intermédiaires et autres marchandises ne relevant pas nécessairement d’une industrie manufacturière ivoirienne à forte valeur ajoutée.

Il faut donc être précis : 9,3 % n’est pas la part officielle des produits finis ivoiriens.

C’est un test destiné à montrer combien la photographie de notre puissance exportatrice change lorsque l’on neutralise les grandes matières premières et filières de première transformation.

Et c’est précisément ici que la question posée par notre titre prend tout son sens.

Un excédent commercial qui peut masquer la question de la valeur ajoutée

La Côte d’Ivoire affiche plus de 7 milliards $ d’excédent commercial avec l’Union européenne.

Mais cet excédent repose très largement sur quelques grandes matières premières et filières agricoles.

Le cacao représente à lui seul près de quatre dollars sur cinq exportés vers l’Europe en 2025.

De plus, la hausse spectaculaire de la valeur du cacao en 2025 est largement liée à l’envolée des cours internationaux.

Une augmentation de la valeur exportée ne signifie donc pas automatiquement une augmentation équivalente de notre industrialisation.

La bonne question n’est alors plus seulement :

« Combien vendons-nous à l’Europe ? »

Mais :

« Quelle quantité de valeur ajoutée créée en Côte d’Ivoire vendons-nous réellement à l’Europe ? »

Deux commerces de nature encore très différente

En 2025, la Côte d’Ivoire a vendu environ 11,92 milliards $ de marchandises à l’Union européenne, tandis que l’Union européenne lui en a vendu environ 4,81 milliards $.

Mais la structure de ces deux flux reste très différente.

La Côte d’Ivoire vend encore majoritairement à l’Europe des produits agricoles, matières premières et produits issus des premières étapes de transformation.

L’Europe vend davantage à la Côte d’Ivoire des machines, médicaments, véhicules, équipements et autres produits industriels ou manufacturés à plus forte valeur ajoutée.

Voilà l’asymétrie que le simple excédent commercial de plus de 7 milliards $ en faveur de la Côte d’Ivoire ne permet pas de voir.

Un pays peut être largement excédentaire en valeur tout en restant positionné principalement en amont de la chaîne de valeur.

Et c’est justement sur la capacité de l’APE à modifier cette situation qu’il doit être jugé.

Où sont nos produits finis ?

La Côte d’Ivoire produit du cacao, du caoutchouc, de la cajou, du café, de l’huile de palme, des fruits et du bois.

Mais quelle part significative de chocolats, produits alimentaires finis, pneumatiques, produits manufacturés en caoutchouc, produits transformés de cajou, café conditionné ou autres biens finis fabriqués en Côte d’Ivoire parvient aujourd’hui sur le marché européen ?

À quel niveau de la chaîne de valeur nous arrêtons-nous ?

Car un véritable levier d’industrialisation ne devrait pas seulement permettre à la Côte d’Ivoire d’exporter davantage.

Il devrait progressivement lui permettre d’exporter différemment.

Pendant ce temps, la Côte d’Ivoire ouvre progressivement son marché

C’est l’autre côté de l’accord.

La Côte d’Ivoire démantèle progressivement ses droits de douane sur les marchandises européennes concernées.

La phase applicable en 2026 porte encore sur plus d’un millier de lignes tarifaires.

À terme, environ 88 % des importations concernées provenant de l’Union européenne doivent être libéralisées, tandis qu’une partie des produits sensibles demeure protégée.

Cette ouverture peut constituer un véritable levier d’industrialisation lorsqu’une entreprise ivoirienne peut importer moins cher une machine, une technologie ou un intrant indispensable à sa production.

Mais elle peut devenir beaucoup plus problématique lorsque des produits européens libéralisés entrent directement en concurrence avec des filières que la Côte d’Ivoire souhaite précisément développer.

La frontière entre levier d’industrialisation et marché de dupes se trouve peut-être précisément ici :

Sommes-nous en train d’utiliser l’ouverture de notre marché pour construire notre industrie plus rapidement ?

Ou ouvrons-nous notre marché plus rapidement que nous ne construisons notre industrie ?

Le véritable test de l’APE

Il serait injuste d’affirmer que l’APE n’a rien apporté à la Côte d’Ivoire.

La progression du cacao transformé de 32 % à environ 42 % des exportations de cacao vers l’Europe constitue un résultat concret.

Mais après près de dix années d’application, nous devons pouvoir mesurer beaucoup plus précisément les résultats.

Combien de produits finis ivoiriens supplémentaires l’Europe achète-t-elle aujourd’hui ?

Combien d’entreprises ivoiriennes ont réussi à pénétrer durablement le marché européen grâce à l’APE ?

Combien d’emplois industriels supplémentaires ont été créés ?

Quelle part supplémentaire de la valeur de nos matières premières est désormais captée en Côte d’Ivoire ?

Et surtout :

la progression de notre transformation locale est-elle suffisamment rapide par rapport au calendrier d’ouverture de notre marché ?

C’est à partir de ces indicateurs — et non du seul montant des échanges — que l’on pourra véritablement déterminer si l’APE constitue un levier d’industrialisation.

Le FMI pose lui-même le diagnostic, pour conclure

Ce débat dépasse largement une critique politique de l’APE.

Le Fonds monétaire international établit lui-même un diagnostic très proche.

Dans son analyse 2025 de l’économie ivoirienne, le FMI constate que, malgré les progrès accomplis, la Côte d’Ivoire reste principalement positionnée en amont des chaînes de valeur mondiales, notamment autour du cacao, du café, de l’or et du pétrole.

Les activités situées davantage en aval — transformation et fabrication industrielle — restent relativement limitées, même si elles progressent.

Le Fonds souligne également le risque qu’une diversification insuffisante vers des activités de transformation à plus forte valeur ajoutée constitue un frein durable à la croissance.

Voilà peut-être le cœur du débat sur l’APE.

La Côte d’Ivoire exporte énormément vers l’Europe et affiche un spectaculaire excédent commercial.

Mais lorsque nous neutralisons le cacao et quelques-unes de nos principales filières de matières premières et de première transformation, plus de 90 % de la valeur initiale de nos exportations disparaît de notre test.

Et même les quelque 9,3 % restants ne correspondent pas exclusivement à des produits finis ivoiriens.

Ce constat n’induit pas inéluctablement que l’APE est un marché de dupes.

La progression de la transformation du cacao démontre au contraire qu’il peut constituer un levier d’industrialisation.

Mais il signifie également que le solde commercial ne suffit absolument pas à démontrer son succès industriel.

La réponse au titre de ce décryptage dépend donc de ce que la Côte d’Ivoire fera de cette ouverture.

Si l’APE permet de transformer davantage en Côte d’Ivoire, de développer des entreprises et des marques nationales et d’utiliser le gigantesque marché européen comme débouché pour des produits ivoiriens à forte valeur ajoutée, alors il pourra devenir un puissant levier d’industrialisation.

Mais si l’Europe continue principalement d’acheter nos matières premières et nos produits de première transformation tandis que nous lui achetons ses produits industriels et manufacturés, alors le risque existe que l’accord rende simplement plus fluide une structure commerciale ancienne :

nous fournissons la matière ; d’autres captent l’essentiel de sa transformation et de sa valeur ajoutée.

Et dans ce cas, la question du « marché de dupes » ne serait plus seulement une formule provocatrice.

Elle deviendrait une question économique légitime à laquelle les autorités ivoiriennes devraient répondre, chiffres à l’appui.

Informer pour former

 

Herve Christ

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[DECRYPTAGE] Ukraine – AES : guerre, élections et démocratie, les mêmes principes sont-ils appliqués partout ?

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Ukraine – AES : guerre, élections et démocratie, les mêmes principes sont-ils appliqués partout ?

DÉCRYPTAGE | INFORMER POUR FORMER

La récente sortie de l’ancien ministre ukrainien de la Défense relance une question que la guerre en Ukraine avait largement repoussée au second plan : un pays en guerre doit-il nécessairement organiser des élections pour continuer à être considéré comme une démocratie ?

L’ancien ministre a appelé l’Ukraine à trouver les moyens de restaurer pleinement le processus électoral malgré la guerre. Une position particulièrement sensible alors que le pays vit sous la loi martiale depuis l’invasion russe de février 2022 et que les élections nationales ont été suspendues.

Les arguments avancés pour expliquer cette situation sont connus : territoires occupés, soldats mobilisés, millions de déplacés et de réfugiés, infrastructures détruites, attaques russes et difficulté d’assurer simultanément la sécurité des électeurs, la liberté de campagne et l’égalité devant le scrutin.

Mais le débat ukrainien conduit inévitablement à regarder ce qui se passe ailleurs.

Et au Sahel ?

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, aujourd’hui réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), sont eux aussi confrontés depuis plusieurs années à des conflits armés, aux attaques de groupes terroristes, à d’importants déplacements de populations et à des difficultés de contrôle de certaines parties de leurs territoires.

Pourtant, la question électorale y est souvent posée dans des termes différents.

Depuis les changements de régime intervenus dans ces trois pays, les demandes de retour rapide à l’ordre constitutionnel et d’organisation d’élections ont constitué l’un des principaux arguments de leurs détracteurs, notamment parmi certains gouvernements occidentaux et organisations internationales.

L’un des arguments régulièrement avancés repose sur la différence d’origine des pouvoirs en place.

Dans cette lecture, Volodymyr Zelensky bénéficie d’une légitimité particulière parce qu’il est arrivé à la présidence ukrainienne à l’issue d’une élection, tandis que les autorités actuellement au pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger sont arrivées à la tête de leurs États à la suite de prises de pouvoir militaires.

Pour les détracteurs de l’AES, cette différence justifierait que l’on exige des autorités sahéliennes un retour aux élections, tandis que la prolongation du mandat des institutions ukrainiennes serait considérée comme acceptable en raison des circonstances exceptionnelles créées par la guerre.

C’est un argument politique important et il doit être entendu.

Mais suffit-il à clore le débat ?

Le cas malien invite à regarder ce qui précède les coups d’État

Car l’histoire politique d’un pays ne commence pas le jour où des militaires prennent le pouvoir.

Avant le renversement du président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020, le Mali était déjà plongé dans une profonde crise sécuritaire, politique et institutionnelle.

La présidentielle de 2018 s’était déroulée dans un contexte d’insécurité marqué par des violences et des difficultés d’organisation du scrutin dans certaines régions.

La situation devint encore plus préoccupante lors des élections législatives de mars et avril 2020.

Ces élections, initialement prévues en 2018, avaient été plusieurs fois reportées, notamment dans un contexte sécuritaire extrêmement difficile. Lorsqu’elles furent finalement organisées, le conflit était toujours présent et la campagne elle-même fut marquée par l’enlèvement de Soumaïla Cissé, l’une des principales figures de l’opposition.

La participation électorale resta particulièrement faible : moins de quatre électeurs inscrits sur dix participèrent au premier tour.

Cette faible mobilisation ne signifie évidemment pas que tous les abstentionnistes furent empêchés physiquement de voter. Les raisons de l’abstention peuvent être multiples.

Mais dans un pays confronté simultanément à l’insécurité, aux déplacements de populations, à la défiance envers les institutions et à une grave crise politique, un tel niveau de participation pose nécessairement la question de la représentativité et de la confiance des citoyens dans le processus électoral.

Les résultats des législatives furent ensuite fortement contestés, notamment après les décisions de la Cour constitutionnelle modifiant l’attribution de plusieurs sièges.

Cette crise électorale vint s’ajouter au mécontentement provoqué par l’insécurité, la situation économique et les accusations de mauvaise gouvernance.

De vastes manifestations suivirent.

Quelques mois plus tard, le 18 août 2020, Ibrahim Boubacar Keïta était renversé par un coup d’État militaire.

Et si le problème commençait avant le coup d’État ?

Il serait trop simple de réduire la chute d’un régime à une seule cause.

Mais le précédent malien mérite d’être interrogé.

À force de considérer la tenue d’élections comme la preuve ultime du fonctionnement démocratique, ne risque-t-on pas parfois d’ignorer les conditions dans lesquelles ces élections sont réellement organisées ?

Une élection organisée dans un pays en guerre, avec une participation extrêmement faible, des populations déplacées, des zones difficiles d’accès et une profonde défiance envers les institutions peut-elle, à elle seule, garantir la légitimité démocratique ?

Et surtout, une démocratie fragilisée par des processus électoraux contestés ne contribue-t-elle pas elle-même à créer le terreau sur lequel prospèrent ensuite les ruptures institutionnelles et les coups d’État ?

La question mérite d’être posée.

Non pour présenter les coups d’État comme une solution démocratique, mais pour comprendre les conditions politiques, sociales, sécuritaires et institutionnelles qui rendent leur résurgence possible.

Ukraine : des arguments sécuritaires largement admis

Revenons alors à l’Ukraine.

Comment organiser des élections dans les territoires occupés ?

Comment permettre aux soldats mobilisés de voter ?

Comment garantir la participation des millions d’Ukrainiens déplacés ou réfugiés à l’étranger ?

Comment mener une campagne électorale équitable pendant que le pays subit des attaques ?

Comment protéger les électeurs et les bureaux de vote ?

Ces interrogations sont parfaitement légitimes.

Elles expliquent largement pourquoi les autorités ukrainiennes et leurs soutiens internationaux considèrent jusqu’ici que les conditions ne permettent pas l’organisation normale d’élections.

Mais elles conduisent immédiatement à une autre interrogation.

Et si l’on posait exactement les mêmes questions au Sahel ?

Comment faire voter normalement les populations vivant dans les zones touchées par les attaques terroristes ?

Comment garantir le vote des déplacés ?

Comment mener une campagne électorale équitable lorsque des candidats ne peuvent pas circuler librement sur certaines parties du territoire ?

Comment garantir la sécurité des bureaux de vote ?

Comment mesurer la représentativité d’un scrutin lorsque la peur, l’insécurité ou la défiance maintiennent une partie importante de l’électorat loin des urnes ?

Si ces questions permettent de comprendre le report des élections en Ukraine, pourquoi ne constitueraient-elles pas également des éléments légitimes du débat lorsqu’il s’agit du Mali, du Burkina Faso ou du Niger ?

Il ne s’agit pas d’affirmer que les situations sont identiques.

Il s’agit de demander si les critères utilisés pour juger de la faisabilité démocratique d’une élection sont appliqués avec la même rigueur partout.

Mais la guerre ne peut pas non plus devenir un mandat sans fin

L’autre danger doit également être regardé en face.

Reconnaître qu’une guerre peut rendre une élection difficile, voire momentanément impossible, ne peut signifier qu’un pouvoir obtient automatiquement le droit de gouverner indéfiniment sans consulter sa population.

Cette interrogation vaut pour tous.

Car si le principe devient : « pas d’élections tant que la guerre n’est pas terminée », une question incontournable apparaît :

qui décide que la guerre est terminée ?

Et que devient le processus démocratique lorsqu’un conflit dure dix, quinze ou vingt ans ?

L’argument sécuritaire peut être parfaitement légitime.

Mais il peut également devenir un instrument de conservation du pouvoir.

C’est pourquoi la véritable question ne devrait peut-être pas être seulement :

« À quelle date faut-il organiser les élections ? »

Elle devrait être :

« Existe-t-il les conditions permettant à la population de choisir réellement, librement, équitablement et en sécurité ses dirigeants ? »

La démocratie ne se résume pas à un calendrier électoral

L’élection demeure l’un des fondements essentiels de la démocratie.

Mais organiser une élection ne suffit pas, à lui seul, à garantir la démocratie.

Encore faut-il que les citoyens puissent effectivement participer, que les candidats puissent faire campagne, que les populations aient accès à l’information, que le vote puisse se dérouler dans des conditions raisonnables de sécurité et que les institutions chargées de proclamer les résultats inspirent suffisamment confiance.

Inversement, invoquer indéfiniment la guerre pour différer le retour aux urnes ne peut constituer une solution permanente.

Entre ces deux extrêmes se trouve probablement l’enjeu essentiel :

créer les conditions permettant au peuple d’exercer réellement sa souveraineté.

Le débat aujourd’hui relancé en Ukraine offre ainsi l’occasion de regarder autrement la question électorale au Sahel.

Non pour affirmer que Kiev, Bamako, Ouagadougou et Niamey connaissent des situations identiques.

Non pour légitimer automatiquement les coups d’État.

Mais pour poser une question que toute démocratie devrait pouvoir accepter :

Lorsqu’un pays est en guerre, les mêmes critères sont-ils appliqués partout pour déterminer si des élections libres, inclusives et sécurisées sont réellement possibles ?

Si la réponse est oui, ces critères devraient pouvoir être clairement identifiés.

Si elle est non, alors le débat sur un éventuel « deux poids, deux mesures » mérite d’être ouvert.

Car la démocratie ne devrait être ni une simple question de calendrier, ni un principe appliqué différemment selon les alliances géopolitiques.

Elle doit avant tout permettre au peuple d’exercer effectivement sa souveraineté.

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Crise au Sahel : la responsabilité de la France se confirme

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La condamnation de Nicolas Sarkozy à cinq ans de prison dans l’affaire des financements libyens ne relève pas seulement d’un scandale politico-financier

La condamnation de Nicolas Sarkozy à cinq ans de prison dans l’affaire des financements libyens ne relève pas seulement d’un scandale politico-financier. Elle agit comme un miroir brutal de l’histoire récente : la guerre de 2011 en Libye, lancée sous l’impulsion de Paris, n’était pas seulement une croisade humanitaire contre Kadhafi. Elle portait aussi les relents d’une opération d’étouffement politique.

Quand Kadhafi menaçait de parler

À l’époque, Mouammar Kadhafi multipliait les signaux qu’il disposait de preuves compromettantes sur le financement de la campagne présidentielle de 2007. La perspective d’une révélation publique planait comme une épée de Damoclès sur l’Élysée. L’intervention militaire, sous couvert de protéger la population civile, a eu pour conséquence directe de réduire au silence un dirigeant devenu trop gênant.

Le chaos libyen, matrice de l’instabilité au Sahel

La disparition du régime a plongé la Libye dans un vide sécuritaire total. Armes en circulation libre, milices incontrôlées, réseaux criminels renforcés : ce chaos a rejailli sur tout le Sahel. Du Mali au Burkina Faso, les groupes armés ont prospéré, alimentés par les stocks libyens et par l’absence d’un État central fort à Tripoli. Résultat : une décennie plus tard, la région s’enfonce toujours dans une spirale de violences et de coups d’État militaires.

Un verdict qui éclaire le passé

En condamnant Sarkozy, la justice française met en lumière l’arrière-plan douteux d’une politique étrangère dont les conséquences continuent de ravager l’Afrique. Loin d’être un simple épisode judiciaire, ce verdict souligne la responsabilité historique de la France : celle d’avoir ouvert la boîte de Pandore libyenne pour des raisons où l’intérêt général se confondait avec des calculs personnels.



Le Sahel paie aujourd’hui le prix d’une intervention dont la sincérité humanitaire apparaît de plus en plus discutable. Et si la justice française juge l’homme Sarkozy, c’est bien la mémoire collective qui juge la stratégie française en Libye : un engrenage tragique dont l’Afrique ne s’est toujours pas remise.

Herve Christ

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Santé publique: les mauvaises priorités du gouvernement ivoirien

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Le Conseil des ministres du 17 septembre 2017 a adopté un décret réglementant les transports sanitaires terrestres, aériens et maritimes.

Le Conseil des ministres du 17 septembre 2017 a adopté un décret réglementant les transports sanitaires terrestres, aériens et maritimes. Présenté comme une étape de la réforme hospitalière, ce texte devait, selon le gouvernement ivoirien, renforcer l’offre de soins et répondre aux besoins des populations.

En réalité, ce décret illustre surtout le décalage profond entre les annonces officielles et les réalités vécues par les Ivoiriens. Alors que la majorité peine à trouver une ambulance fonctionnelle ou un centre de santé, l’État se préoccupe des transports sanitaires aériens et maritimes, dont seuls quelques privilégiés pourront bénéficier, notamment les membres du gouvernement.

Pendant que les hôpitaux publics souffrent d’un manque chronique de moyens (plateaux techniques vétustes, pénurie de médecins spécialisés, déficit de médicaments), occasionnant un manque d’accès de  la majorité des populations à des soins de qualité, surtout en zones rurales, ’État met en avant un dispositif prestigieux (transport aérien/maritime), pour donner l’impression d’être engagé dans la modernisation de son système sanitaire.

Cet intérêt du gouvernement pour l’organisation des transports sanitaires, surtout ceux aériens. interpelle davantage quand on sait, qu’ils en seront les premiers bénéficiaires. En effet,  ministres et hauts fonctionnaires sont les seuls à se faire soigner à l’étranger, bénéficiant même d’accords spéciaux, comme celui signé avec Corsair, qui leur accorde des réductions sur leurs billets et sur des soins dans des hôpitaux en France.

Résultat des courses : une médecine à deux vitesses s’installe. D’un côté, le peuple abandonné à des structures vétustes et sous-financées. De l’autre, une élite qui voyage à moindre coût pour se faire soigner à l’étranger, à moindre coût.

Ce décret, loin d’être une véritable réforme de santé publique d’intérêt, apparaît comme une mesure de prestige, vitrine politique destinée à donner l’image d’un État modernisateur, sans résoudre les problèmes de fond du système hospitalier ivoirien.

Hervé Christ

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