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[DOSSIER]: des lobbyistes suisses menacent Nathalie Yamb

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Nathalie Yamb, Conseillère exécutive de Mamadou Koulibaly, exilée en Suisse depuis son expulsion de Côte d'Ivoire. Credit Photo: Anne Morgenstern

Nathalie Yamb a accordé une grosse interview au magazine indépendant suisse « Die Republik ». Nous avons traduit de l’allemand, pour vous, cette interview riche en témoignages édifiants et en révélations.

« La France continue de coloniser l’Afrique, les hommes politiques africains sont corrompus et l’aide au développement est néfaste ». C’est ce qu’affirme l’opposante ouest-africaine et suisse-camerounaise Nathalie Yamb. Et c’est offensant non seulement dans son pays d’adoption, la Côte d’Ivoire, mais aussi pour une société de lobbying suisse, qui la menace de poursuites judiciaires.

Un lundi de décembre à 9 heures du matin, Nathalie Yamb, politicienne de l’opposition et militante du mouvement panafricain, a été arrêtée par trois policiers dans le pays qu’elle a adopté, la Côte d’Ivoire. Douze heures plus tard, la Suisse-camerounaise est dans l’avion pour Zurich. Tout ce qu’elle a avec elle, c’est son sac à main, son passeport suisse et les médicaments pour sa maladie de la thyroïde, qu’un des policiers lui achète à l’aéroport. C’était en 2019. Depuis, Nathalie Yamb vit dans un endroit en Suisse que nous n’avons pas le droit de divulguer ici.

Non pas seulement la Suisse, mais aussi l’Europe, l’Afrique et le reste du monde doivent comprendre que nous luttons tous contre le même, le seul vrai adversaire: la pauvreté.

Nathalie Yamb, pourquoi la Côte d’Ivoire vous a-t-elle expulsée vers la Suisse ?
J’ai été officiellement expulsé parce que mes activités étaient incompatibles avec l’intérêt national. J’ai été expulsé officieusement parce que mon engagement se heurtait aux intérêts de la Françafrique, c’est-à-dire à l’influence française en Afrique. La France considère ses anciennes colonies officielles d’Afrique de l’Ouest et du Centre comme une arrière-cour de Paris où elle peut se servir à volonté.

Qu’est-ce qui fonde cette critique ?
Un exemple : la France a toujours le droit de premier refus (NDLR: droit d’achat en priorité) sur les ressources naturelles dans divers pays africains. Cela remonte au pacte colonial, traités qui ont été imposés aux colonies après la Seconde Guerre mondiale en échange de leur « indépendance ». Le fait que j’ai évoqué que la France colonise toujours l’Afrique avec de telles méthodes a été considéré comme une offense par Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire, et surtout, le président français Emmanuel Macron. L’expulsion était une tentative de me faire taire. Cela n’a pas fonctionné, je suis plus forte que jamais.

Pensez-vous que la France a influencé votre expulsion ?
Cinq semaines avant mon expulsion, j’ai prononcé un discours au sommet Russie-Afrique de Sotchi, dans lequel j’ai critiqué la politique africaine de la France. C’était en fait le même discours que je tenais en Afrique pendant des années et qui n’a jamais abouti à une arrestation. Mais cette fois, la scène était plus grande, plus internationale. Le discours est devenu viral. Et quand le journal français « Le Monde » en a parlé et qu’après mon retour on m’a demandé à plusieurs reprises dans la rue si j’étais « la dame de Sotchi », je savais que ma vie allait changer fondamentalement. Et voilà.

Le franc CFA fait office de taxe à l’exportation et de subvention à l’importation

Dans votre discours à Sotchi, vous avez critiqué, entre autres, le franc CFA – la monnaie utilisée par 14 pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre. En quoi est-ce que cette monnaie vous dérange?
Le Wall Street Journal a qualifié le franc CFA de « colonialisme monétaire ». Il s’agit exactement du CFA, que l’on appelait le « franc des colonies françaises d’Afrique », lors de sa création en 1945. Aujourd’hui, il y a encore deux Français au conseil d’administration de la Banque centrale ouest-africaine, alors qu’il y en a un à la Banque centrale de l’Afrique centrale. Nous devons stocker 50 % de nos réserves de change au trésor public à Paris. En retour, la France garantit la convertibilité du franc CFA. La valeur du franc CFA était à l’origine liée au franc, aujourd’hui à l’euro, sans que les peuples respectifs aient été consultés. Les pays de la zone CFA n’ont donc aucun moyen d’apprécier ou de dévaluer leur monnaie, et donc une monnaie beaucoup trop dure. Le franc CFA fait office de taxe à l’exportation et de subvention à l’importation. En conséquence, nos propres produits ne sont pas compétitifs. Cela empêche l’industrialisation de l’Afrique.

La convertibilité garantie fait également du franc CFA une monnaie extrêmement stable, attrayante pour les investisseurs étrangers et garantissant un taux d’intérêt plus bas pour la dette publique. N’est-ce pas un avantage majeur ?
Si le franc CFA est si attractif, pourquoi la France, en Afrique, investit-elle le plus en Angola, en Afrique du Sud, au Kenya, au Mozambique et en Algérie ? Aucun de ces pays n’a le franc CFA. Fondamentalement, la plupart des investissements en Afrique sont réalisés dans des pays qui ont des gisements de pétrole ou où l’état de droit fonctionne quelle que soit la devise. Non, la seule stabilité garantie par le franc CFA est la pauvreté. La France, en revanche, en profite. Un exemple : Les billets et pièces pour le franc CFA sont imprimés et frappés en France, ce qui équivaut à 40 à 50 % du volume de commandes de la Banque Nationale de France dans ce domaine, et fait des pays CFA des « clients importants » que tout le monde aurait souhaité garder, comme le dit la Banque de France elle-même.

Si seule la France en bénéficie, pourquoi la plupart des chefs d’État d’Afrique de l’Ouest et du Centre s’en tiennent à cette monnaie ?
Malcolm X a utilisé le terme « house negro » (nègres de maisons) pour désigner les Noirs qui s’identifient trop à leur maître. La France s’est appuyée sur des élites dans pays CFA qui lui sont fidèles et qui n’agissent pas dans l’intérêt de leur peuple, mais dans leur propre intérêt. Et finalement dans l’intérêt de la France. Si un président décide néanmoins de sortir du franc CFA, son pays doit s’attendre à des représailles.

Pouvez-vous donner un exemple?
Prenons l’« Opération Persil » : lorsque la Guinée a quitté la Communauté française et le CFA en 1959 et a lancé sa propre monnaie, les services secrets français ont mis des fleurs en circulation pour déstabiliser la monnaie. Mais la France ne devrait-elle pas avoir d’intérêt à entretenir le franc CFA ? (fait un geste dédaigneux)

Néanmoins, le franc CFA sera bientôt de l’histoire ancienne : Emmanuel Macron lui-même a annoncé la fin de la monnaie fin 2019. Il doit être remplacé par l’Eco, un projet de la communauté économique ouest-africaine (CEDEAO), qui comprend également des poids lourds comme le Nigeria et le Ghana qui ne font pas partie de la zone franc CFA. Bonnes nouvelles?
Arrêtez! L’Eco Macron n’a rien à voir avec l’Eco de la CEDEAO. Macron a simplement détourné le nom. Son éco n’est rien d’autre qu’un rebranding du franc CFA, devenu entre-temps impopulaire auprès de la population, notamment à cause de notre travail. Un rebranding dans lequel le Nigeria et le Ghana, qui parlent anglais et ne font pas partie de la zone CFA, vont heureusement ne jamais participer.

Après tout, l’Eco de Macron éliminerait le besoin de déposer 50 % des devises étrangères à Paris.
Selon Macron, deux choses devraient être différentes : les pays pouvaient décider eux-mêmes où stocker 50 % des devises étrangères, et les Français se retiraient des conseils de surveillance des banques centrales africaines. Mais ce n’est pas un problème pour Macron : grâce à l’élite politique africaine amenée par la France, qui se partagera les sièges du conseil de surveillance, les devises étrangères continueront d’être stockées à Paris. De plus, le nouveau traité qui a été discuté devant l’Assemblée nationale française l’année dernière dit que la France peut encore avoir un siège. Rien ne change.

Non, la seule stabilité garantie par le franc CFA est la pauvreté

Dans une interview à Jeune Afrique, Macron a déclaré que les voix critiques de la France comme la vôtre ont été soudoyées par la Russie, entre autres. Madame, êtes-vous un agent russe ?
(rires) Si c’est le cas, j’attends mon premier chèque de Poutine depuis plus de 20 ans. Plaisanteries mises à part, je ne suis ni contre la France ni pour la Chine ou la Russie. Je suis intransigeant pour l’Afrique.

Qu’est-ce que cela signifie pour vous?
Cela veut dire que je suis contre la politique de la France en Afrique. Et oui, cela signifie aussi que je considère la Russie ou la Chine comme des partenaires importants lorsqu’il s’agit de nous libérer du carcan colonial. Par conséquent, la Chine et la Russie ne sont en aucun cas inoffensives ou simplement bienfaitrices. Il doit également être clair pour eux que l’Afrique ne cherche pas de nouveaux propriétaires. Nous, Africains, devons apprendre à négocier des accords qui profitent également aux deux parties. Cela pourrait aussi être le cas de la France à un moment donné, mais pas tant que ce pays nous apparaît comme il l’est actuellement. Nous avons d’abord besoin d’une rupture nette : un moratoire de cinq à dix ans.

L’Eco au sens de la CEDEAO – totalement sans la France, mais avec le Nigeria comme colonne vertébrale stabilisatrice – est-elle un moyen approprié pour mettre l’Afrique en meilleure position dans les futures négociations ?
Même si beaucoup de mes collègues militants ont un avis différent sur cette question : Non, à mon avis l’Eco de la Cédéao restera une utopie. Une union monétaire avec des pays comme le Nigeria et la Guinée-Bissau qui sont économiquement aussi différents qu’ils le sont n’a de sens que s’il y a intégration à tous les niveaux. Les pays de la CEDEAO devraient devenir comme la Suisse : une confédération fédéraliste avec une armée, un gouvernement et un système de péréquation financière. Mais nous n’en sommes pas encore si loin.

Que manque-t-il?
Aucun des chefs d’État sortants n’est prêt à abandonner le pouvoir, même à l’intérieur des frontières nationales individuelles, la pensée tribale est toujours un facteur de division. Tant que cette pensée n’est pas dépassée, chaque pays devrait avoir sa propre monnaie. Et nous devons faire des affaires sérieuses. Et quand je dis « nous », je veux dire l’Afrique, pas la Côte d’Ivoire ou le Cameroun, parce que je ne respecte pas les frontières nationales tracées par les dirigeants coloniaux à Berlin en 1884, sans même qu’un Africain ne soit présent.

En février 2020, lors de sa visite d’État en Suisse, le président ghanéen Nana Akufo-Addo a annoncé qu’à l’avenir, il ne fournirait plus de fèves de cacao aux producteurs suisses de chocolat, mais produirait lui-même du chocolat. Cela peut-il être une façon de faire des affaires sérieuses?
C’est certainement un moyen. Contrairement à d’autres présidents africains, Akufo-Addo a une vision. Cependant, il a un défaut mineur car cet exemple spécifique concerne le cacao. En Afrique, nous ne consommons que quatre pour cent du cacao que nous cultivons. Oui, nous devons étendre les chaînes de valeur afin d’exporter non seulement des matières premières, mais aussi des produits transformés. Mais nous devons avant tout planter et produire ce que nous consommons nous-mêmes. Les pays d’Afrique de l’Ouest sont les premiers producteurs de cacao, mais ne mangent pas de chocolat ; nous plantons du caoutchouc, importons les pneus de nos voitures ; et bien que notre aliment de base soit le riz, aucun pays d’Afrique de l’Ouest ne produit suffisamment de riz. J’espère que la pandémie, durant laquelle de nombreux pays ont calé sur leurs exportations, nous réveille.

Une union monétaire avec des pays comme le Nigeria et la Guinée-Bissau qui sont économiquement aussi différents qu’ils le sont n’a de sens que s’il y a intégration à tous les niveaux. Les pays de la CEDEAO devraient devenir comme la Suisse : une confédération fédéraliste avec une armée, un gouvernement et un système de péréquation financière

L’Afrique n’est-elle pas trop en retard pour développer des chaînes de valeur compétitives ?
Cela s’applique probablement au chocolat. Pour les autres marchandises – pas forcément. Par exemple, lorsque j’ai vécu pour la première fois au Nigeria, il y a 15 ans, les Nigérians ont commencé à construire leurs propres bus. Tous ceux qui passaient devant, dans un 4 × 4 importé, se moquaient des véhicules plutôt primitifs – moi aussi. Mais regardez le Nigeria aujourd’hui – le pays a de loin l’économie la plus forte d’Afrique, et VW y construit maintenant des usines d’assemblage. Autre exemple : lorsqu’un Nigérian produit des nouilles pour la première fois, le gouvernement impose une interdiction d’importer des nouilles – pendant trois mois, six mois, un an. Bien sûr, ce n’est pas de la qualité Barilla alors, mais on peut donner un feedback et les producteurs peuvent s’améliorer. C’est ainsi que se crée le savoir-faire, c’est ainsi que nous nous développons. Notre plus grand potentiel, ce sont les ressources humaines – c’est là que nous devons investir. Chaque fois que je vois l’énorme effort que font les africain(e)s pour se rendre en Europe, j’imagine ce que ce serait si elles avaient la possibilité d’utiliser cette énergie dans leur pays d’origine.

Que doit-il se passer pour que cela soit possible ?
Le dernier rapport de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement a révélé que l’Afrique perd environ 88 milliards de dollars par an à cause de la fuite illégale des capitaux. Nous devons contrer cela avec des lois efficaces – et surtout : responsabiliser les entreprises multinationales.

Comment?
Les sociétés multinationales qui ont des succursales en Afrique sont autorisées à emporter la quasi-totalité de leurs bénéfices avec elles dans leur pays d’origine – sans réellement payer d’impôts. Il ne reste donc pratiquement rien de l’argent généré en Afrique. Jusqu’à présent, l’Éthiopie est le seul pays qui taxe les bénéfices de ces entreprises – et surtout les oblige à en réinvestir une partie. Cela n’apporte pas seulement des avantages économiques, car les entreprises qui investissent travailleront pour s’assurer que les pays soient politiquement stables et disposent d’un État constitutionnel fonctionnel.

Vous-même avez travaillé pendant de nombreuses années en tant que manager à des postes de direction dans de telles sociétés multinationales. Dans quelle mesure pensez-vous qu’il est réaliste que des pays  puissent appliquer de telles lois de façon individuelle ?
Important : ce n’est pas seulement la responsabilité des entreprises, les pays d’Afrique doivent aussi faire leurs devoirs ici. C’est beaucoup de travail politique et diplomatique, mais c’est faisable. Au Ghana ces discussions ont actuellement lieu. J’ai fait une fois une estimation approximative pour l’Afrique de l’Ouest : si au moins la moitié des bénéfices est réinvestie, nous pouvons tranquillement renoncer à l’aide au développement. L’aide au développement fait de toute façon plus de mal que de bien. Même s’il faut faire la différence : je ne parle pas d’aide au développement privée, mais étatique; de tous ces milliards que l’Europe et les USA envoient en Afrique chaque année. Supprime-les!

Les fonds publics de développement sont des gouttes qui nous évitent de mourir de soif, mais pas une source qui nous nourrit. Si les États qui envoient si généreusement de l’aide au développement veulent vraiment lutter contre la pauvreté en Afrique, ils devraient regarder le président français dans les yeux et dire : Ça suffit.

Êtes vous sûres que tout irait mieux alors ?
Regardez : 60 ans d’aide au développement n’ont guère apporté d’amélioration. Ce dont nous avons besoin, ce sont des écoles, des universités et des apprentissages où les bonnes personnes sont correctement formées et qui forment des entrepreneurs qui fabriquent leurs propres produits et créent des emplois.

L’aide au développement n’est-elle pas destinée, entre autres, à construire de telles écoles ?
Je pense que les fonds gouvernementaux de développement sont principalement là pour que les donateurs se sentent bien – c’est un grand théâtre ! Les pays donateurs savent très bien que nos chefs de gouvernement détourne cet argent – lancent des projets d’infrastructure superflus, gonflés qui ne font rien pour la population – ou les détournent directement dans leur poche. Pratiquement rien ne parvient aux citoyens, mais c’est nous qui, plus tard, restons endettés.

En d’autres termes, « bien pensé » est-il le contraire du « bien »?
C’est comme ça. Les fonds publics de développement sont des gouttes qui nous évitent de mourir de soif, mais pas une source qui nous nourrit. Si les États qui envoient si généreusement de l’aide au développement veulent vraiment lutter contre la pauvreté en Afrique, ils devraient regarder le président français dans les yeux et dire : Ça suffit. La complicité de l’Europe doit cesser.

Vous êtes un membre dirigeant du parti d’opposition progressiste Lider, un parti frère des sociaux-démocrates suisses. Votre critique de l’aide au développement et du rôle de la France en Afrique est surtout partagée par des hommes politiques de droite comme Marine Le Pen, Matteo Salvini ou Luigi Di Maio. Une contradiction ?
Il est toujours surprenant que presque personne en Europe ne semble s’intéresser au fait que l’UE, via la France, est en fait dans une union monétaire avec 14 pays d’Afrique de l’Ouest et du Centre. La droite ne veut pas de nous ici, et certains ont apparemment compris que les gens fuyaient la pauvreté et que cette pauvreté est favorisée, entre autres, par le franc CFA. Cependant, il n’y a pas que la droite qui partage ce point de vue – à gauche ce sont surtout des fondations privées ou des communistes – mais oui, il ne semble vraiment y avoir un débat sur le CFA et sur le sens ou l’absurdité de l’aide au développement uniquement à l’extrême droite ou à l’extrême gauche.

Même si l’Europe regardait la France droit dans les yeux, qu’en serait-il des 40 autres pays d’Afrique qui ne font pas partie de la zone CFA ? Sans l’aide au développement, comment l’Europe est-elle censée apporter son soutien ?
Permettez-moi d’abord de dire ce qu’il ne faut pas faire. Exemple actuel de la crise du Covid : la France a commandé des millions de doses à Astra Zeneca, la population française est sceptique, donc les vaccins sont envoyés en Afrique. Ce qui n’est pas assez bon pour vous est assez bon pour nous – et nous devrions également être reconnaissants. C’est exactement ce qu’est l’attitude de l’Europe envers l’Afrique : une imposition.

Et que faut-il faire ?
L’initiative de responsabilité des multinationales, qui a malheureusement échoué en Suisse en novembre dernier, par manque de majorité cantonale, aurait pu être précurseur. Cela aurait été une aide acceptable : car tout comme vous traitez vos travailleurs à Lucerne ou à Neuchâtel, vous devez également ainsi traiter vos travailleurs à Maputo, Lagos ou Douala – ou répondre à l’état de droit suisse. Fini les doubles standards !

Pendant la campagne référendaire, Harouna Kaboré, le ministre des Affaires économiques du Burkina Faso, était en visite en Suisse – et a déclaré que l’initiative était basée sur des idées néocoloniales.
Je ne vois rien de néocolonial dans le principe selon lequel les entreprises suisses devraient également se conformer aux lois suisses ailleurs. C’est tout simplement nécessaire – surtout au Burkina Faso, où il y a de gros problèmes de travail des enfants ; si grand que le pays exporte le travail des enfants vers d’autres pays. L’apparition de Kaboré était sournoise, car personne en Afrique n’était au courant de l’initiative de responsabilité des multinationales. En janvier, j’ai publié une vidéo YouTube sur son apparition à Berne et sur l’initiative, l’effet a été très positif. Kaboré dut se justifier et un débat fut lancé. D’ailleurs, j’ai également reçu des réactions amusantes de Suisse.

Quel genre de réactions ?
Dans un long e-mail, Lorenz Furrer, le propriétaire de l’agence de relations publiques Furrerhugi, a menacé d’intenter une action en justice contre moi. La blague : je n’ai jamais mentionné Furrerhugi, ni dans la vidéo YouTube ni dans les interviews.

Vous parlez d’Harouna Kaboré, et Lorenz Furrer menace de poursuites ?
C’est comme ça. Au nom de quel nom va-t-il me poursuivre ? Son entreprise n’est pas un cabinet d’avocats, mais est spécialisée dans le lobbying. Quels intérêts Lorenz Furrer représente-t-il ici et pourquoi ? Nathalie Yamb sourit et dit : « En Afrique on dit : qui se sent morveux se mouche! » Je n’ai pas d’audience en Suisse et je doute que Furrer se soit abonné à ma chaîne Youtube. Je ne sais donc pas comment l’un des partenaires de l’une des sociétés de lobbying suisses les plus influentes en est arrivé à m’écrire cet e-mail – mais je peux deviner. En tout cas, le courrier donne une bonne impression des relations que les entreprises suisses pesant plusieurs millions de dollars entretiennent avec les politiciens africains.»

Je suppose que des réactions comme celles de Lorenz Furrer ne sont pas la raison pour laquelle nous ne sommes pas autorisés à révéler où vous vous trouvez, n’est-ce pas ?
Je ne reçois pas de menaces de mort tous les jours, mais je les reçois très régulièrement. C’est le cas pour beaucoup de ceux qui sont de mon côté – c’est presque normal. Mais ne vous inquiétez pas : j’ai l’intention de devenir très vieux.

Le passeport suisse est-il une protection ?
En Afrique, oui. En Suisse, cependant, le passeport suisse ne signifie aucune protection. L’indépendantiste camerounais anticolonialiste Félix-Roland Moumié a été assassiné en 1960 sur le sol suisse par les services secrets français. En dehors de cela, après le comportement de l’ambassade de Suisse à Abidjan avant, pendant et après mon expulsion, j’ai de gros doutes sur l’intérêt de la Suisse à me protéger. Mais maintenant que la pandémie recule, je retournerai bientôt en Afrique de toute façon.

Vous avez dit que l’initiative de responsabilité des multinationales était une occasion manquée. Qu’attendez-vous de votre pays d’origine, la Suisse, à l’avenir ?
J’attends de la Suisse politique qu’elle écoute ce que 50,7% de la population suisse a dit en novembre : que les entreprises suisses en Afrique et partout ailleurs dans le monde ont la même responsabilité qu’ici. Je voudrais qu’un débat s’ouvre sur le sens et l’absurdité de l’aide au développement, sur les structures post-coloniales – et je voudrais que la femme au foyer se rende compte que le morceau de chocolat qu’elle mange a une histoire qui est directement liée au thème des migrants que les journaux traitent. Non pas seulement la Suisse, mais aussi l’Europe, l’Afrique et le reste du monde doivent comprendre que nous luttons tous contre le même, le seul vrai adversaire: la pauvreté.

 

Traduit de l’allemand par Hervé Christ, Leadernewsci Suisse

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[DECRYPTAGE] APE CÔTE D’IVOIRE–UE : Marché de dupes ou levier d’industrialisation pour la Côte d’Ivoire?

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Le Conseil des ministres du 5 août 2026 a adopté l’ordonnance mettant en œuvre la quatrième phase du démantèlement tarifaire prévu par l’Accord de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne.

Dix ans après l’entrée en application provisoire de l’Accord de partenariat économique (APE) entre la Côte d’Ivoire et l’Union européenne, une nouvelle étape du démantèlement tarifaire est engagée en août 2026.

Progressivement, la Côte d’Ivoire supprime ses droits de douane sur une part croissante des produits originaires de l’Union européenne.

En contrepartie, les produits ivoiriens respectant les règles d’origine bénéficient d’un accès préférentiel au marché européen.

Sur le papier, l’équation semble gagnante : ouvrir davantage les deux marchés pour stimuler les échanges, attirer les investissements et favoriser le développement des exportations ivoiriennes.

Mais après près de dix ans d’application, il devient possible de confronter cette promesse à la réalité.

L’APE constitue-t-il réellement un levier d’industrialisation, permettant à la Côte d’Ivoire de transformer davantage ses matières premières et de vendre ses produits transformés en Europe ?

Ou risque-t-il de devenir un marché de dupes, dans lequel la Côte d’Ivoire continuerait principalement de fournir des matières premières et produits peu transformés tout en ouvrant progressivement son marché aux productions européennes à plus forte valeur ajoutée ?

2025 : un commerce apparemment très favorable à la Côte d’Ivoire

En 2025, l’Union européenne a importé environ 11,92 milliards de dollars de marchandises provenant de Côte d’Ivoire, contre environ 4,81 milliards de dollars de marchandises européennes vendues à la Côte d’Ivoire.

La balance commerciale affiche donc un excédent supérieur à 7 milliards de dollars en faveur de la Côte d’Ivoire.

Pris isolément, ce chiffre semble apporter une réponse immédiate : difficile de parler de « marché de dupes » lorsqu’un pays vend plus de deux fois ce qu’il achète à son partenaire.

Mais il faut regarder ce que nous vendons réellement à l’Europe.

Le cacao représente près de 9,3 milliards de dollars

Sur les 11,92 milliards de dollars de marchandises ivoiriennes achetées par l’UE en 2025, environ 9,27 milliards concernent le cacao et ses préparations.

C’est près de 78 % du total.

Or une précision fondamentale s’impose :

la fève de cacao bénéficiait déjà d’un droit de douane nul à son entrée dans l’Union européenne avant l’APE.

L’APE n’a donc pas créé cet avantage pour le cacao brut.

Il devient en revanche beaucoup plus intéressant lorsqu’il permet aux produits transformés en Côte d’Ivoire — pâte, beurre, poudre et autres préparations — d’accéder au marché européen dans des conditions préférentielles.

Et sur ce point, un progrès réel existe.

En 2016, les produits transformés représentaient environ 32 % des exportations ivoiriennes de cacao vers l’Union européenne. Aujourd’hui, cette proportion atteint environ 42 %.

C’est une avancée qu’il faut reconnaître et qui constitue précisément un argument en faveur de l’APE comme potentiel levier d’industrialisation.

Mais le cacao ne doit pas masquer la structure du reste de nos exportations.

Que reste-t-il lorsque nous retirons nos grandes matières premières ?

Retirons d’abord les 9,27 milliards $ de cacao et préparations des 11,92 milliards $ exportés vers l’Union européenne.

Il reste environ 2,65 milliards $.

Mais dans ces 2,65 milliards figurent encore principalement de grandes filières comme le caoutchouc, les fruits et noix, les huiles végétales, le café ou encore le bois, dont une partie est exportée brute ou après une première transformation.

Si nous neutralisons également ces grandes catégories pour observer ce qui reste du commerce ivoirien vers l’Europe, nous tombons à environ :

1,11 milliard de dollars.

Soit seulement 9,3 % de la valeur initiale des exportations ivoiriennes vers l’Union européenne.

Et même ces 9,3 % ne correspondent pas exclusivement à des produits finis : ils comprennent encore des hydrocarbures, produits intermédiaires et autres marchandises ne relevant pas nécessairement d’une industrie manufacturière ivoirienne à forte valeur ajoutée.

Il faut donc être précis : 9,3 % n’est pas la part officielle des produits finis ivoiriens.

C’est un test destiné à montrer combien la photographie de notre puissance exportatrice change lorsque l’on neutralise les grandes matières premières et filières de première transformation.

Et c’est précisément ici que la question posée par notre titre prend tout son sens.

Un excédent commercial qui peut masquer la question de la valeur ajoutée

La Côte d’Ivoire affiche plus de 7 milliards $ d’excédent commercial avec l’Union européenne.

Mais cet excédent repose très largement sur quelques grandes matières premières et filières agricoles.

Le cacao représente à lui seul près de quatre dollars sur cinq exportés vers l’Europe en 2025.

De plus, la hausse spectaculaire de la valeur du cacao en 2025 est largement liée à l’envolée des cours internationaux.

Une augmentation de la valeur exportée ne signifie donc pas automatiquement une augmentation équivalente de notre industrialisation.

La bonne question n’est alors plus seulement :

« Combien vendons-nous à l’Europe ? »

Mais :

« Quelle quantité de valeur ajoutée créée en Côte d’Ivoire vendons-nous réellement à l’Europe ? »

Deux commerces de nature encore très différente

En 2025, la Côte d’Ivoire a vendu environ 11,92 milliards $ de marchandises à l’Union européenne, tandis que l’Union européenne lui en a vendu environ 4,81 milliards $.

Mais la structure de ces deux flux reste très différente.

La Côte d’Ivoire vend encore majoritairement à l’Europe des produits agricoles, matières premières et produits issus des premières étapes de transformation.

L’Europe vend davantage à la Côte d’Ivoire des machines, médicaments, véhicules, équipements et autres produits industriels ou manufacturés à plus forte valeur ajoutée.

Voilà l’asymétrie que le simple excédent commercial de plus de 7 milliards $ en faveur de la Côte d’Ivoire ne permet pas de voir.

Un pays peut être largement excédentaire en valeur tout en restant positionné principalement en amont de la chaîne de valeur.

Et c’est justement sur la capacité de l’APE à modifier cette situation qu’il doit être jugé.

Où sont nos produits finis ?

La Côte d’Ivoire produit du cacao, du caoutchouc, de la cajou, du café, de l’huile de palme, des fruits et du bois.

Mais quelle part significative de chocolats, produits alimentaires finis, pneumatiques, produits manufacturés en caoutchouc, produits transformés de cajou, café conditionné ou autres biens finis fabriqués en Côte d’Ivoire parvient aujourd’hui sur le marché européen ?

À quel niveau de la chaîne de valeur nous arrêtons-nous ?

Car un véritable levier d’industrialisation ne devrait pas seulement permettre à la Côte d’Ivoire d’exporter davantage.

Il devrait progressivement lui permettre d’exporter différemment.

Pendant ce temps, la Côte d’Ivoire ouvre progressivement son marché

C’est l’autre côté de l’accord.

La Côte d’Ivoire démantèle progressivement ses droits de douane sur les marchandises européennes concernées.

La phase applicable en 2026 porte encore sur plus d’un millier de lignes tarifaires.

À terme, environ 88 % des importations concernées provenant de l’Union européenne doivent être libéralisées, tandis qu’une partie des produits sensibles demeure protégée.

Cette ouverture peut constituer un véritable levier d’industrialisation lorsqu’une entreprise ivoirienne peut importer moins cher une machine, une technologie ou un intrant indispensable à sa production.

Mais elle peut devenir beaucoup plus problématique lorsque des produits européens libéralisés entrent directement en concurrence avec des filières que la Côte d’Ivoire souhaite précisément développer.

La frontière entre levier d’industrialisation et marché de dupes se trouve peut-être précisément ici :

Sommes-nous en train d’utiliser l’ouverture de notre marché pour construire notre industrie plus rapidement ?

Ou ouvrons-nous notre marché plus rapidement que nous ne construisons notre industrie ?

Le véritable test de l’APE

Il serait injuste d’affirmer que l’APE n’a rien apporté à la Côte d’Ivoire.

La progression du cacao transformé de 32 % à environ 42 % des exportations de cacao vers l’Europe constitue un résultat concret.

Mais après près de dix années d’application, nous devons pouvoir mesurer beaucoup plus précisément les résultats.

Combien de produits finis ivoiriens supplémentaires l’Europe achète-t-elle aujourd’hui ?

Combien d’entreprises ivoiriennes ont réussi à pénétrer durablement le marché européen grâce à l’APE ?

Combien d’emplois industriels supplémentaires ont été créés ?

Quelle part supplémentaire de la valeur de nos matières premières est désormais captée en Côte d’Ivoire ?

Et surtout :

la progression de notre transformation locale est-elle suffisamment rapide par rapport au calendrier d’ouverture de notre marché ?

C’est à partir de ces indicateurs — et non du seul montant des échanges — que l’on pourra véritablement déterminer si l’APE constitue un levier d’industrialisation.

Le FMI pose lui-même le diagnostic, pour conclure

Ce débat dépasse largement une critique politique de l’APE.

Le Fonds monétaire international établit lui-même un diagnostic très proche.

Dans son analyse 2025 de l’économie ivoirienne, le FMI constate que, malgré les progrès accomplis, la Côte d’Ivoire reste principalement positionnée en amont des chaînes de valeur mondiales, notamment autour du cacao, du café, de l’or et du pétrole.

Les activités situées davantage en aval — transformation et fabrication industrielle — restent relativement limitées, même si elles progressent.

Le Fonds souligne également le risque qu’une diversification insuffisante vers des activités de transformation à plus forte valeur ajoutée constitue un frein durable à la croissance.

Voilà peut-être le cœur du débat sur l’APE.

La Côte d’Ivoire exporte énormément vers l’Europe et affiche un spectaculaire excédent commercial.

Mais lorsque nous neutralisons le cacao et quelques-unes de nos principales filières de matières premières et de première transformation, plus de 90 % de la valeur initiale de nos exportations disparaît de notre test.

Et même les quelque 9,3 % restants ne correspondent pas exclusivement à des produits finis ivoiriens.

Ce constat n’induit pas inéluctablement que l’APE est un marché de dupes.

La progression de la transformation du cacao démontre au contraire qu’il peut constituer un levier d’industrialisation.

Mais il signifie également que le solde commercial ne suffit absolument pas à démontrer son succès industriel.

La réponse au titre de ce décryptage dépend donc de ce que la Côte d’Ivoire fera de cette ouverture.

Si l’APE permet de transformer davantage en Côte d’Ivoire, de développer des entreprises et des marques nationales et d’utiliser le gigantesque marché européen comme débouché pour des produits ivoiriens à forte valeur ajoutée, alors il pourra devenir un puissant levier d’industrialisation.

Mais si l’Europe continue principalement d’acheter nos matières premières et nos produits de première transformation tandis que nous lui achetons ses produits industriels et manufacturés, alors le risque existe que l’accord rende simplement plus fluide une structure commerciale ancienne :

nous fournissons la matière ; d’autres captent l’essentiel de sa transformation et de sa valeur ajoutée.

Et dans ce cas, la question du « marché de dupes » ne serait plus seulement une formule provocatrice.

Elle deviendrait une question économique légitime à laquelle les autorités ivoiriennes devraient répondre, chiffres à l’appui.

Informer pour former

 

Herve Christ

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[DECRYPTAGE] Ukraine – AES : guerre, élections et démocratie, les mêmes principes sont-ils appliqués partout ?

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Ukraine – AES : guerre, élections et démocratie, les mêmes principes sont-ils appliqués partout ?

DÉCRYPTAGE | INFORMER POUR FORMER

La récente sortie de l’ancien ministre ukrainien de la Défense relance une question que la guerre en Ukraine avait largement repoussée au second plan : un pays en guerre doit-il nécessairement organiser des élections pour continuer à être considéré comme une démocratie ?

L’ancien ministre a appelé l’Ukraine à trouver les moyens de restaurer pleinement le processus électoral malgré la guerre. Une position particulièrement sensible alors que le pays vit sous la loi martiale depuis l’invasion russe de février 2022 et que les élections nationales ont été suspendues.

Les arguments avancés pour expliquer cette situation sont connus : territoires occupés, soldats mobilisés, millions de déplacés et de réfugiés, infrastructures détruites, attaques russes et difficulté d’assurer simultanément la sécurité des électeurs, la liberté de campagne et l’égalité devant le scrutin.

Mais le débat ukrainien conduit inévitablement à regarder ce qui se passe ailleurs.

Et au Sahel ?

Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, aujourd’hui réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), sont eux aussi confrontés depuis plusieurs années à des conflits armés, aux attaques de groupes terroristes, à d’importants déplacements de populations et à des difficultés de contrôle de certaines parties de leurs territoires.

Pourtant, la question électorale y est souvent posée dans des termes différents.

Depuis les changements de régime intervenus dans ces trois pays, les demandes de retour rapide à l’ordre constitutionnel et d’organisation d’élections ont constitué l’un des principaux arguments de leurs détracteurs, notamment parmi certains gouvernements occidentaux et organisations internationales.

L’un des arguments régulièrement avancés repose sur la différence d’origine des pouvoirs en place.

Dans cette lecture, Volodymyr Zelensky bénéficie d’une légitimité particulière parce qu’il est arrivé à la présidence ukrainienne à l’issue d’une élection, tandis que les autorités actuellement au pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger sont arrivées à la tête de leurs États à la suite de prises de pouvoir militaires.

Pour les détracteurs de l’AES, cette différence justifierait que l’on exige des autorités sahéliennes un retour aux élections, tandis que la prolongation du mandat des institutions ukrainiennes serait considérée comme acceptable en raison des circonstances exceptionnelles créées par la guerre.

C’est un argument politique important et il doit être entendu.

Mais suffit-il à clore le débat ?

Le cas malien invite à regarder ce qui précède les coups d’État

Car l’histoire politique d’un pays ne commence pas le jour où des militaires prennent le pouvoir.

Avant le renversement du président Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020, le Mali était déjà plongé dans une profonde crise sécuritaire, politique et institutionnelle.

La présidentielle de 2018 s’était déroulée dans un contexte d’insécurité marqué par des violences et des difficultés d’organisation du scrutin dans certaines régions.

La situation devint encore plus préoccupante lors des élections législatives de mars et avril 2020.

Ces élections, initialement prévues en 2018, avaient été plusieurs fois reportées, notamment dans un contexte sécuritaire extrêmement difficile. Lorsqu’elles furent finalement organisées, le conflit était toujours présent et la campagne elle-même fut marquée par l’enlèvement de Soumaïla Cissé, l’une des principales figures de l’opposition.

La participation électorale resta particulièrement faible : moins de quatre électeurs inscrits sur dix participèrent au premier tour.

Cette faible mobilisation ne signifie évidemment pas que tous les abstentionnistes furent empêchés physiquement de voter. Les raisons de l’abstention peuvent être multiples.

Mais dans un pays confronté simultanément à l’insécurité, aux déplacements de populations, à la défiance envers les institutions et à une grave crise politique, un tel niveau de participation pose nécessairement la question de la représentativité et de la confiance des citoyens dans le processus électoral.

Les résultats des législatives furent ensuite fortement contestés, notamment après les décisions de la Cour constitutionnelle modifiant l’attribution de plusieurs sièges.

Cette crise électorale vint s’ajouter au mécontentement provoqué par l’insécurité, la situation économique et les accusations de mauvaise gouvernance.

De vastes manifestations suivirent.

Quelques mois plus tard, le 18 août 2020, Ibrahim Boubacar Keïta était renversé par un coup d’État militaire.

Et si le problème commençait avant le coup d’État ?

Il serait trop simple de réduire la chute d’un régime à une seule cause.

Mais le précédent malien mérite d’être interrogé.

À force de considérer la tenue d’élections comme la preuve ultime du fonctionnement démocratique, ne risque-t-on pas parfois d’ignorer les conditions dans lesquelles ces élections sont réellement organisées ?

Une élection organisée dans un pays en guerre, avec une participation extrêmement faible, des populations déplacées, des zones difficiles d’accès et une profonde défiance envers les institutions peut-elle, à elle seule, garantir la légitimité démocratique ?

Et surtout, une démocratie fragilisée par des processus électoraux contestés ne contribue-t-elle pas elle-même à créer le terreau sur lequel prospèrent ensuite les ruptures institutionnelles et les coups d’État ?

La question mérite d’être posée.

Non pour présenter les coups d’État comme une solution démocratique, mais pour comprendre les conditions politiques, sociales, sécuritaires et institutionnelles qui rendent leur résurgence possible.

Ukraine : des arguments sécuritaires largement admis

Revenons alors à l’Ukraine.

Comment organiser des élections dans les territoires occupés ?

Comment permettre aux soldats mobilisés de voter ?

Comment garantir la participation des millions d’Ukrainiens déplacés ou réfugiés à l’étranger ?

Comment mener une campagne électorale équitable pendant que le pays subit des attaques ?

Comment protéger les électeurs et les bureaux de vote ?

Ces interrogations sont parfaitement légitimes.

Elles expliquent largement pourquoi les autorités ukrainiennes et leurs soutiens internationaux considèrent jusqu’ici que les conditions ne permettent pas l’organisation normale d’élections.

Mais elles conduisent immédiatement à une autre interrogation.

Et si l’on posait exactement les mêmes questions au Sahel ?

Comment faire voter normalement les populations vivant dans les zones touchées par les attaques terroristes ?

Comment garantir le vote des déplacés ?

Comment mener une campagne électorale équitable lorsque des candidats ne peuvent pas circuler librement sur certaines parties du territoire ?

Comment garantir la sécurité des bureaux de vote ?

Comment mesurer la représentativité d’un scrutin lorsque la peur, l’insécurité ou la défiance maintiennent une partie importante de l’électorat loin des urnes ?

Si ces questions permettent de comprendre le report des élections en Ukraine, pourquoi ne constitueraient-elles pas également des éléments légitimes du débat lorsqu’il s’agit du Mali, du Burkina Faso ou du Niger ?

Il ne s’agit pas d’affirmer que les situations sont identiques.

Il s’agit de demander si les critères utilisés pour juger de la faisabilité démocratique d’une élection sont appliqués avec la même rigueur partout.

Mais la guerre ne peut pas non plus devenir un mandat sans fin

L’autre danger doit également être regardé en face.

Reconnaître qu’une guerre peut rendre une élection difficile, voire momentanément impossible, ne peut signifier qu’un pouvoir obtient automatiquement le droit de gouverner indéfiniment sans consulter sa population.

Cette interrogation vaut pour tous.

Car si le principe devient : « pas d’élections tant que la guerre n’est pas terminée », une question incontournable apparaît :

qui décide que la guerre est terminée ?

Et que devient le processus démocratique lorsqu’un conflit dure dix, quinze ou vingt ans ?

L’argument sécuritaire peut être parfaitement légitime.

Mais il peut également devenir un instrument de conservation du pouvoir.

C’est pourquoi la véritable question ne devrait peut-être pas être seulement :

« À quelle date faut-il organiser les élections ? »

Elle devrait être :

« Existe-t-il les conditions permettant à la population de choisir réellement, librement, équitablement et en sécurité ses dirigeants ? »

La démocratie ne se résume pas à un calendrier électoral

L’élection demeure l’un des fondements essentiels de la démocratie.

Mais organiser une élection ne suffit pas, à lui seul, à garantir la démocratie.

Encore faut-il que les citoyens puissent effectivement participer, que les candidats puissent faire campagne, que les populations aient accès à l’information, que le vote puisse se dérouler dans des conditions raisonnables de sécurité et que les institutions chargées de proclamer les résultats inspirent suffisamment confiance.

Inversement, invoquer indéfiniment la guerre pour différer le retour aux urnes ne peut constituer une solution permanente.

Entre ces deux extrêmes se trouve probablement l’enjeu essentiel :

créer les conditions permettant au peuple d’exercer réellement sa souveraineté.

Le débat aujourd’hui relancé en Ukraine offre ainsi l’occasion de regarder autrement la question électorale au Sahel.

Non pour affirmer que Kiev, Bamako, Ouagadougou et Niamey connaissent des situations identiques.

Non pour légitimer automatiquement les coups d’État.

Mais pour poser une question que toute démocratie devrait pouvoir accepter :

Lorsqu’un pays est en guerre, les mêmes critères sont-ils appliqués partout pour déterminer si des élections libres, inclusives et sécurisées sont réellement possibles ?

Si la réponse est oui, ces critères devraient pouvoir être clairement identifiés.

Si elle est non, alors le débat sur un éventuel « deux poids, deux mesures » mérite d’être ouvert.

Car la démocratie ne devrait être ni une simple question de calendrier, ni un principe appliqué différemment selon les alliances géopolitiques.

Elle doit avant tout permettre au peuple d’exercer effectivement sa souveraineté.

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Crise au Sahel : la responsabilité de la France se confirme

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La condamnation de Nicolas Sarkozy à cinq ans de prison dans l’affaire des financements libyens ne relève pas seulement d’un scandale politico-financier

La condamnation de Nicolas Sarkozy à cinq ans de prison dans l’affaire des financements libyens ne relève pas seulement d’un scandale politico-financier. Elle agit comme un miroir brutal de l’histoire récente : la guerre de 2011 en Libye, lancée sous l’impulsion de Paris, n’était pas seulement une croisade humanitaire contre Kadhafi. Elle portait aussi les relents d’une opération d’étouffement politique.

Quand Kadhafi menaçait de parler

À l’époque, Mouammar Kadhafi multipliait les signaux qu’il disposait de preuves compromettantes sur le financement de la campagne présidentielle de 2007. La perspective d’une révélation publique planait comme une épée de Damoclès sur l’Élysée. L’intervention militaire, sous couvert de protéger la population civile, a eu pour conséquence directe de réduire au silence un dirigeant devenu trop gênant.

Le chaos libyen, matrice de l’instabilité au Sahel

La disparition du régime a plongé la Libye dans un vide sécuritaire total. Armes en circulation libre, milices incontrôlées, réseaux criminels renforcés : ce chaos a rejailli sur tout le Sahel. Du Mali au Burkina Faso, les groupes armés ont prospéré, alimentés par les stocks libyens et par l’absence d’un État central fort à Tripoli. Résultat : une décennie plus tard, la région s’enfonce toujours dans une spirale de violences et de coups d’État militaires.

Un verdict qui éclaire le passé

En condamnant Sarkozy, la justice française met en lumière l’arrière-plan douteux d’une politique étrangère dont les conséquences continuent de ravager l’Afrique. Loin d’être un simple épisode judiciaire, ce verdict souligne la responsabilité historique de la France : celle d’avoir ouvert la boîte de Pandore libyenne pour des raisons où l’intérêt général se confondait avec des calculs personnels.



Le Sahel paie aujourd’hui le prix d’une intervention dont la sincérité humanitaire apparaît de plus en plus discutable. Et si la justice française juge l’homme Sarkozy, c’est bien la mémoire collective qui juge la stratégie française en Libye : un engrenage tragique dont l’Afrique ne s’est toujours pas remise.

Herve Christ

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